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Blog littéraire.


L'aliénation et le bonheur.

Publié par olrach sur 10 Avril 2014, 15:00pm

 

            Dans ce texte laconique qu’Annie Ernaux propose pour alimenter la nouvelle collection « Raconter la vie » dirigée par Pierre Rosanvallon, l’auteur de La Place renoue avec le genre du journal intime. Une année entière est couverte, de l’hiver 2012 à l’automne 2013, au cours de laquelle l’auteur arpente les allées d’un centre commercial de Cergy. De Noël à la rentrée des classes, marqueurs rituels et monotones de la société de consommation devenue aujourd’hui planétaire.

            Lieu exemplaire de la socialité contemporaine, la grande surface émerveille en partie Annie Ernaux en ce qu’elle rassemble dans un seul espace toutes les catégories visibles de populations, formant une « communauté de désirs », mais « non d’action ». A l’égalitarisme des besoins répond une logique souvent communautaire de « marketing ethnique ». Le discount et les semaines consacrées à la gastronomie chinoise ou à l’orient constituent des mythologies dont il est difficile de ne pas percevoir la teneur idéologique. L’hypermarché décrit par Annie Ernaux n’est pas qu’un lieu de transit, il est l’emblème du repli sur soi propre au monde contemporain, gouverné, à l’image de toute une littérature qui depuis le Nouveau Roman aurait déserté le monde, par les automatismes et les clichés souvent les plus rétrogrades. Devant le manichéisme révoltant du rayon des jouets, l’auteur se met à rêver ainsi d’une action coup-de-poing des Femen qui auraient eu le bon sens de renverser l’ordre établi de nos préjugés.

            On se souvient que dans La Place, roman consacré à la figure du père, Annie Ernaux plaçait son destin d’écrivain sous le signe de la trahison à son milieu d’origine. « Dire à la fois le bonheur et l’aliénation » était le dilemme auquel était confrontée celle qui pensait avoir renié ses origines populaires. Mais à lire une œuvre toujours plus ancrée sur le monde qui l’environne, on mesure combien ce sentiment est erroné. Et ce ne sont pas les rappels, ponctuant ce journal intime, des accidents meurtriers qui au Bangladesh coûtent la vie à cette nouvelle forme de prolétariat réduit en esclavage et qui œuvre à la satisfaction de nos désirs, qui nous démentiront. Depuis une trentaine d’années, Annie Ernaux sauve l’honneur d’une littérature tournant résolument le dos au solipsisme de l’autofiction. Aux élucubrations pathétiques de néo nouveaux romanciers défendus par des collections toujours plus blanches, l’auteur oppose l’éthique de responsabilité d’une écriture qui n’aurait de blanche que le nom et qui se poserait la seule question philosophique valable : comment nommer une femme de couleur noire ? Question engageant le devenir même de la littérature et autrement plus méritante que toutes les supercheries littéraires s’étalant encore sur les rayons des rares librairies arrivant à survivre aux diktats d’une mondialisation marchande toujours plus rapace et liberticide.

 

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Editions du Seuil, Collection « Raconter la vie ».

L'aliénation et le bonheur.

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