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Blog littéraire.


Rêves archaïques post-apocalyptiques

Publié par olrach sur 24 Août 2014, 18:54pm

 

            Dans La possibilité d’une île, Michel Houellebecq écrivait ceci : « La mer a disparu et avec elle, la mémoire des vagues ». Le dernier roman post-exotique de Volodine creuse lui aussi ce sillon nihiliste que l’auteur explore avec brio depuis plusieurs oeuvres. Le titre Terminus radieux renvoie à un kolkhoze dirigé par un président fantasque nommé Solovieï, roi Lear d’une apocalypse post-nucléaire dont les filles répondent aux noms de Samya Schmidt, Myriam Oumarik et Hannko Vogoulian. D’amour et de pardon, il ne sera nullement question dans ce roman d’anticipation précipitée qui voit les personnages ressusciter et vivre des milliers d’année durant. Au cœur du kolkhoze gît un immense cratère au fond duquel brûle une pile nucléaire alimentée par mémé Ougdoul, vieillarde sibylline qui finira broyée par ce qui s’abrite au cœur de la destruction. Le récit débute par l’arrivée au kolkhoze d’un certain Kronauer, venu chercher renfort pour aider deux de ses compatriotes, laissés agonisant au sovkhoze Etoile rouge. Au loin, un convoi de soldats eux aussi à l’abandon n’aura de cesse de rejoindre un camp afin de fuir le chaos ambiant.

            Terminus radieux est un roman de la dévastation dans lequel l’espèce humaine est en voie programmée d’extinction. Dans un monde ayant survécu à la disparition d’une seconde union soviétique, où la végétation menace d’engloutir la terre, où ne subsistent que des ersatz de slogans capitalistes faisant écho aux croassements ininterrompus de corbeaux dont les fientes tombent sur le visage des personnages comme surgit un sanglot, la question même de la subsistance ne se pose guère plus. A l’image du roman le plus éblouissant à ce jour de Volodine, Des anges mineurs, se font entendre ici les narrats des personnages dont l’identité même semble interchangeable. Chorale de récits disloqués et vains grâce auxquels un narrateur protéiforme nous fait entendre à la fois la malédiction de la parole et sa persistance folle. L’idéologie elle aussi agonise et ce ne sont pas les ouvrages puritains de Mari Kwoll fustigeant « le langage de queue » qui sauveront quiconque du chaos. Mais ce nihilisme outrancier, faisant dire à l’ultime locuteur du roman : « Je crois à rien, j’attends la fin », n’est pourtant pas dépourvu d’inventivité verbale et d’humour. A l’image de ces herbes folles qui répondent aux noms de « sotte-éternelle », « rauque-du-fossé » ou autre « vierge-tatare » ou de cette préparation énergétique, le pemmican, pouvant être obtenue à partir d’un corps en décomposition. A l’image de cette quête incessante d’aventures où les « humains intermédiaires », que Volodine dépeint en un style héroï-comique réjouissant, n’ont d’autre but que de rejoindre des camps devenus les havres de paix d’une servitude volontaire post-moderne qui n’est pas sans rappeler les analyses de Peter Sloterdijk relatives au parc humain, paradigme indépassable de nos sociétés capitalistes persistant à ériger l’humanisme en horizon d’attente du devenir. Là réside d’ailleurs la clef d’un titre plus ambigu qu’il n’y paraît : si la fin est ce qui donne sens à ce qui nous arrive, l’attrait qu’exerce aujourd’hui le néant sur des âmes inquiètes en mal d’idéalité ou de spiritualité (il faudrait mentionner les nombreuses références au bouddhisme chic post-exotique qui parcourent le roman) n’est sans doute pas le péril le moins dévastateur qui nous menace. La prose terrorisante et drôle-amère de Volodine a encore de beaux jours devant elle.

 

Antoine Volodine, Terminus radieux, Editions du Seuil.

Rêves archaïques post-apocalyptiques

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