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Blog littéraire.


Un passage à vide

Publié par olrach sur 12 Octobre 2014, 09:14am

 

            Un rien déclenche le processus mémoriel. Un jour, Jean Daragane reçoit un étrange coup de fil d’un homme prétendant avoir retrouvé son carnet d’adresses, oublié en gare de Lyon. Cet homme, Gilles Ottolini, et l’étrange jeune fille qui l’accompagne, Chantal Grippay, vont interroger le protagoniste sur l’identité d’un certain Torstel dont le nom figure dans le carnet. Ce même nom apparaissant au détour d’une phrase dans le premier roman de Daragane, celui-ci est sommé de se souvenir d’un passé dont ne subsistent que quelques bribes éparses et insondables.

            C’est alors tout un pan de son enfance qui ressurgit autour de figures aussi insaisissables qu’évanescentes, ombres errantes en proie au tourbillon de l’existence dans les années d’après-guerre. Passé trouble où l’enfant avait été confié à une amie de sa mère, fréquentant un milieu interlope dont les lecteurs de Modiano sont accoutumés. Faux passeport, identités de substitution qui n’épargnent pas le présent, meurtre irrésolu d’une certaine Colette Laurent sur lequel enquête Ottolini. Modiano essaime tous les clichés d’un roman policier qui s’avère être une enquête menée sur ses propres origines. Investigation métaphysique aussi d’un Temps qui nous échappe au fur et à mesure que nous avons l’illusion de nous en approcher.

            Le Jury du Prix Nobel dont on salue au passage le choix établit une filiation entre Proust et Modiano, en effet pertinente. Mais il faut préciser que la force de frappe de l’amnésie, aussi bien individuelle que collective (que l’on songe à Dora Bruder où le narrateur-enquêteur déambule dans les rues d’un Paris ayant effacé toute trace de la déportation des juifs de France qu’il faut rappeler en ces temps chaotiques), est plus importante que le processus de la mémoire involontaire. Les épiphanies d’un Temps retrouvé sont inconnues de Modiano pour lequel le chemin vers une mémoire en partie seulement reconstituée passe toujours par un étonnement, un passage à vide, un hasard plus ou moins objectif. Autre filiation à reconnaître entre Modiano et les surréalistes, héritiers eux-mêmes d’un romantisme noir quelque peu occultiste avec lequel beaucoup de passages à vide des romans de Modiano ont aussi à voir.

            Saluons au final une œuvre qui, depuis une quarantaine d’années, oppose à l’injonction d’un devoir de mémoire toujours peu ou prou idéologique un travail mémoriel qui du plus loin de l’oubli nous rappelle à la fragilité de nos vies, sur un mode mineur toujours magistral !

 

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Editions Gallimard.

Un passage à vide

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