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Blog littéraire.


Ici commence la nuit

Publié par olrach sur 2 Décembre 2014, 16:42pm

Ceux qui ont admiré le film solaire et pasolinien d’Alain Guiraudie, L’Inconnu du lac, vont vivre, à la lecture du premier roman flamboyant de son auteur, une expérience hors pair. Tout dérape, dès les premières pages, lorsque Gilles le protagoniste, qui n’est pas sans rappeler le héros du film, rend visite à une étrange famille dans laquelle un nonagénaire surnommé Pépé vit avec sa fille, Mariette, et une adolescente de quinze ans, Cindy, délaissée par ses parents. Gilles est attiré par Pépé et se masturbe incognito dans l’un de ses slips. Le chef de la police est appelé à la rescousse et infligera à l’accusé un viol humiliant et néanmoins accepté en tant que tel.

            Se met alors en place un chassé-croisé entre tous ces personnages qui fait écho à l’aller-retour incessant des voitures dans L’Inconnu du lac. Gilles et Pépé s’attirent comme des aimants et vivent passionnément un amour platonique dont l’occitan des troubadours est la langue. Gilles est, d’un autre côté, harcelé par Cindy qui, hystérique, veut être déflorée par un homme qui finira par lui apprendre son homosexualité. L’aveu de ce qui ne recouvre aucune faute est d’une beauté désarmante. Le chef de la police, violeur et assassin, ne quittera plus Gilles d’une semelle. Et en dépit du crime auquel Gilles assiste, en spectateur incrédule, au bord du lac, il aimera passionnément Louis, ce chef incarnant la loi qui exclut le fantasme dans le domaine de l’interdit.

            A mains égards, le roman rappelle l’univers subversif de Jean Genet et magnifie la Police dont la puissance d’attraction entraîne les individus à leur perte mais aussi au paroxysme de la jouissance. Poséidon et Thanatos à la fois, la figure du chef incarne bien cette puissance mortifère et phallique de la loi qui scrute les moindres déviances du désir. Désir d’amour d’une jeune fille ou d’un vieillard repoussant que le libéralisme économique exclut du jeu amoureux. Extension du domaine de la lutte dont Houellebecq a pu montrer qu’il dynamitait aussi nos relations amoureuses. Le roman de Guiraudie frappe ainsi par la portée politique qui est la sienne et fait le constat d’un monde ayant désérotisé le corps des adolescents et des vieillards. Or les fantasmes se métamorphosent en pulsion de mort lorsque leur réalisation, ne fût-elle d’ailleurs que symbolique, est frappée du sceau de l’interdit. Dire, à la manière lyrique des troubadours, le désir érotique naissant d’un homme agonisant ou celui d’une jeune pucelle ouverte à la vie, est un crime au regard de la loi mais un acte de bravoure de la part d’un artiste exceptionnel. A ceux qui défileraient encore contre le mariage gay ou les ABC de l’égalité, on conseillera, en complément, une lecture attentive de Sigmund Freud. Sade attendra encore un peu.

 

            Alain Guiraudie, Ici commence la nuit, Editions P.O.L.

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