Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Se sauver de l'idée même de salut

Publié par olrach sur 6 Juillet 2016, 16:15pm

      Philippe Forest se plie aux contraintes formelles de l'abécédaire qu'il place sous les auspices de la poésie rimbaldienne. Choisissant vingt-six mots glanés au hasard des poèmes de Rimbaud, l'auteur de L'Enfant éternel nous livre à la fois les ressorts d'une poétique et les étapes d'un roman en acte qui n'est autre que celui de sa propre vie, de celle que l'on invente au fur et à mesure qu'on la découvre, de cette vie "réellement vécue" dont parlait Proust et qui est l'autre nom de la littérature, de la photographie et de l'art, en général.

      Très vite et trop tôt, avant une entrée consacrée à l'enfant, apparaît le terme de "Deuil" qui renvoie l'auteur à cette absence toujours déjà première. Au commencement était et sera la séparation, le deuil, l'arrachement irréversible au sensible. Deuil de cet enfant éternel, Pauline, dont tous les ouvrages de l'auteur ruminent l'irréparable perte. Emportée dès son plus jeune âge par un cancer des os, comme Rimbaud, à l'âge de 37 ans, revenu de ces pays chauds d'où les femmes et les soeurs soignent les blessés éternels que nous sommes. Le deuil est blessure mais il est aussi désir. L'un et l'autre se fondent ou alternent tels ces principes énergétiques de la cosmologie chinoise ou ces traits pleins et déliés qui constituent les figures du traité de divination appelé Yi king. Autre nom de cet impossible cher à Georges Bataille que Forest définit comme "la part de désir et de deuil qui nous constitue tous." Et tel n'est pas le moindre paradoxe de cet ouvrage qui s'attache, lui aussi, à fixer des vertiges, que d'affirmer méthodiquement qu'il négligerait toujours la lecture d'un livre pour la promesse d'un corps érotique, d'une étreinte amoureuse où s'épuiseraient et se ressourceraient à la fois - appelons-les- des amants ou des dieux de l'Olympe, des poètes de leur propre existence. Vénus kallipyge ou Cupidon espiègle. Pilorge, mon doux ami, Notre-Dame des Fleurs. L'amour toujours est à portée musicale de la main, "mesure parfaite et réinventée." 

      Mais alors quelle est cette force qui pousse les hommes à se complaire dans le malheur? Est-ce méconnaissance de l'origine, de la fin qui est déjà au commencement? D'une servitude volontaire devant l'incapacité à jouir de l'éphémère, de ce qui n'accède jamais au statut iconique et donc fallacieux de l'immortalité, promesse de tous les faux prophètes et devins de malheur? "En général, écrit Forest, les hommes préfèrent le Destin qui condamne au Hasard qui absout." Amor fati écrivait Nietzsche. Accepter l'accomplissement en soi de l'absence et de la séparation. Céder à cette intuition de Rimbaud selon laquelle "le bonheur était une fatalité."

     Il se pourrait que la poésie de Rimbaud, son roman, accomplisse le miracle inouï de dire l'oracle de notre propre vie, toujours recommencée. Mystère à la fois insondable et méthode aveuglante pour fixer la forme toujours hallucinatoire que prend la vérité.

"Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, - ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, - cela finit par une débandade de parfums."

"Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences."

"O renouveau d'amour, aurore triomphale"

"Des humains suffrages / Des communs élans / Là tu te dégages / Et voles selon."

"Je partirai pour Zanzibar, où, dit-on, il y a à faire."

 

           Philippe Forest, Une fatalité de bonheur, Editions Grasset, Collection vingt-six. 

Se sauver de l'idée même de salut

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents