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Blog littéraire.


Amants, heureux amants

Publié par olivier rachet sur 26 Août 2016, 18:32pm

 

      Après deux romans très remarqués, L’homme effacé, prix Goncourt du premier roman, et L’ascendant dans lequel Alexandre Postel abordait la question de la filiation, l’auteur nous revient avec un troisième roman intitulé, en hommage à la fable de Jean de la Fontaine, Les deux pigeons. Ce serait l’histoire banale d’un couple, Dorothée et Théodore, elle professeure d’histoire-géographie, lui webmaster. Ils se seraient rencontrés dans les années 80, auraient toujours refusé de se marier, par un anti conformisme à peine assumé. Ils vivent à Paris, ne comptent pas avoir d’enfants. Leur vie monotone est rythmée par des désirs toujours plus contradictoires. Tyrannie du changement perpétuel qui n’est autre que celle de l’économie capitaliste qui s’immisce dans le plus intime de nos existences.

 

       Ils ne jureront, un temps, que par la nécessité de mener un train de vie bio, en conformité avec les impératifs écologiques d’une époque vécue sous la menace permanente d’une apocalypse annoncée et gouvernée par un principe de précaution aux conséquences souvent absurdes et dérisoires. Puis, ils se rêveront, un autre jour, en écrivains affranchis de toutes les contingences sociales. Mais la tâche se révèlera plus ardue qu’ils ne le pensaient de prime abord. Alexandre Postel en profitera pour glisser, dans la trame d’un roman dont l’ironie cinglante n’est pas sans rappeler le point de vue moqueur d’un Flaubert, des analyses exceptionnelles du style de deux des écrivains français contemporains parmi les plus brillants qui soient : Pierre Michon et Patrick Modiano dont l’auteur écrit si finement que ses romans nous laissent toujours comme un sentiment de manque proche de la mutilation. Ce « temps qui « vous souille et vous détruit » dont parle Modiano à la fin de Dora Bruder reste le protagoniste principal des Deux pigeons. Un temps fantasque, soumis à des variations perpétuelles, un alien. 

 

       Avec une minutie douce-amère, Alexandre Postel se plaît à décortiquer, sur une génération, le dépérissement qui guette toujours la vie d’un couple et s’amuse à révéler combien l’éloignement des êtres entretient paradoxalement aussi une intimité qui n’a de cesse de se relancer, au moindre accroc. Le narrateur ne nous épargne aucune des interrogations de Théodore et Dorothée, aucune de leurs frustrations, aucune de leurs petitesses si humaines. Et lorsque Dorothée découvrira, de façon fortuite, les fantasmes sexuels de son compagnon, elle saura n’en rien dévoiler et y verra l’emprise qu’a toujours sur nos désirs la société dans ses composantes économiques, politiques et historiques.

 

       A leur façon, ces deux pigeons restent l’un à l’autre un monde toujours neuf, toujours changeant, toujours beau et les vicissitudes qui sont celles de l’existence pimentent en permanence leur relation. Mais l’ironie toujours pudique de l’auteur, qui accumule les passions névrotiques d’un couple toujours en quête de nouveautés, à l’image des inventions toujours plus farfelues de Bouvard et Pécuchet et qui, à l’instar de Madame Bovary, ridiculise les aspirations d’un couple à un idéal de bonheur qui s’avère toujours dépendre plus ou moins d’une construction publicitaire ou culturelle, ce regard dissonant d’Alexandre Postel montre bien quelle est la lucidité de ce jeune romancier, passé maître dans l’art de déjouer les ficelles de nos existences embuées dans des idéaux périmés.

 

                           Alexandre Postel, Les deux pigeons, Editions Gallimard.

Amants, heureux amants

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