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Blog littéraire.


L'idée du déluge

Publié par olrach sur 19 Août 2016, 22:19pm

 

    « Ce fut comme une épidémie » : c’est par ces mots intriguants que débute le dernier roman de Philippe Forest. Un narrateur, revenu habiter la ville de son enfance, fait, selon ses propres mots, le rapport d’évènements à la fois personnels et collectifs. Il semble vouloir déserter toute vie sociale et professionnelle et vit dans l’absence des disparus qui continuent de venir hanter sa mémoire et ses rêves. Celle de sa jeune fille, décédée à l’âge de quatre ans ; celle de sa mère qu’il vient de perdre.

    La ville basse dans laquelle il emménage est peu à peu grignotée par une frénésie de constructions qui reconfigurent un espace qu’il ne reconnaît plus. Les lieux comme les êtres sont soumis à une loi implacable du devenir contre laquelle il semble vain de lutter. Le mystérieux incendie d’un hébergement dans lequel s’entassaient des travailleurs immigrés sera l’occasion, pour lui, de rencontrer deux de ses voisins avec lesquels il va se mettre à entretenir, pendant quelques temps, une relation.

    Une femme sans nom vient hanter un studio dans lequel se trouve un piano dont elle joue quotidiennement. Elle aussi a perdu, jadis, un enfant. Le narrateur et elle tomberont amoureux l’un de l’autre, avec la conscience toujours sourde d’une fin imminente. Son voisin de palier, homme taciturne et anonyme, l’entretiendra de ses angoisses personnelles qui semblent être celles de tous ceux que vient effrayer la transformation inéluctable du réel. Il est question d’un vide abyssal à côté duquel nous marcherions sans le voir, d’une extinction programmée de ce que nous serions et que dans un délire prophétique cet homme appelle un « grand remplacement ». La catastrophe aura lieu car elle n’a de cesse d’être annoncée, à grand renfort d’éloquence et de mysticisme millénariste. L’apocalypse, semble nous suggérer Philippe Forest, est avant tout une affaire de parole et de croyance contre quoi la raison humaine est bien souvent impuissante. L’apocalypse crue aura bel et bien lieu, telle serait la révélation tragique de notre temps.

   C’est alors que le chaos annoncé surgit : les deux voisins disparaissent, tour à tour, mystérieusement, sans avertir. La ville subit les inondations les plus importantes depuis un siècle. La crue menace de tout emporter sur son passage. La catastrophe annoncée se déroule comme prévu avec la puissance de déflagration qui est celle du réel qui surgit toujours dans sa plus incroyable absurdité. Le temps sort alors de ses gonds, lui qu’on aurait cru pouvoir représenter sous la forme d’une eau qui coule, parfois paisible, souvent impétueuse mais en aucun cas assimilable à ce retour éternel du pire dont les prophètes de malheur nous annonçaient pourtant le retour périodique. « Il y a des moments dans l’existence, écrit l’auteur, - et ce sont, si l’on y réfléchit, les moments essentiels - où la réalité vous frappe précisément par l’air d’irréalité qu’elle prend. On reconnaît la vérité à son côté invraisemblable. »

    Et pourtant, Philippe Forest ne reste pas tétanisé devant ces malheurs à venir et déjà présents. Les eaux du fleuve finiront par rentrer dans leur lit. Un courrier anonyme le mettra sur la voie d’une citation que son voisin de palier aimait à commenter. Si comme l’écrivait Aragon, auquel l’auteur a consacré l’an passé une biographie admirable, « être homme c’est pouvoir infiniment tomber », vivre dans le temps cyclique qui est le nôtre - celui de la révélation prophétique et de l’éternel recommencement - revient à frôler en permanence, tel le chat de Schrödinger, la frontière séparant la vie du rêve et de la mort, le vrai du faux, la dépression la plus tenace de la joie la plus innocente. Une sorte d’épanchement du coeur, malgré toutes les vicissitudes, dans la vie réelle. A la fois chronique extra-lucide de nos temps de détresse, fable allégorique, récit flirtant avec le fantastique, parabole sans clé, Crue est l’un des romans les plus captivants de son auteur.

       Philippe Forest, Crue, Editions Gallimard.

L'idée du déluge

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