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Blog littéraire.


La trahison messianique

Publié par olivier rachet sur 28 Août 2016, 21:31pm

 

      L’histoire se déroule dans les années 60, à Jérusalem. Une dizaine d’années après que la guerre d’indépendance de 1948 eut divisé la ville sainte en deux. Un jeune étudiant, Shmuel Asch, consacre son mémoire de fin d’études à la figure de « Jésus dans la tradition juive ». Au-delà de l’évidence de la judéité du Christ, le jeune homme s’intéresse surtout à la figure controversée de Judas Iscariote et à sa prétendue trahison. N’est-il pas, contrairement à Pierre dont on connaît le reniement, celui qui croyait en la parole d’un homme qui se disait être le Messie mais qui aurait été le premier à douter lui-même de sa propre parole prophétique ?

 

      Au début du roman exceptionnel d’Amos Oz, le jeune étudiant répond à une annonce proposant, contre le gîte et le couvert, de s’occuper d’un vieillard Gershom Wald qui vit en compagnie d’une femme, Atalia Abravanel. Elle pourrait être sa fille, elle n’est que sa bru. Ces deux êtres intrigants, l’une taciturne, l’autre bavard impénitent, vivent entre deux deuils : Atalia a perdu son père, une des figures importantes du sionisme dont l’acte de bravoure aura été de s’opposer à Ben Gourion lors de la guerre d’indépendance de 1948 ; elle a aussi perdu son amant, Micha, fils de Gershom, assassiné sauvagement lors de cette même guerre, à Bab el Oued. Chacun à leur façon, ces deux défunts représentent la voie pacifique que le sionisme aurait pu prendre, après la fin du mandat britannique sur la Palestine. Le père d’Atalia se méfiait des nationalismes de toutes sortes et rêvait d’une coexistence pacifique entre les communautés juive et arabe. Le protagoniste du roman, Shmuel, n’est pas insensible, en tant qu’adhérent au Cercle du renouveau socialiste, à cette vision utopique de la société. Micha, de son côté, était un être fraternel, dont les compagnons de route étaient autant juifs que musulmans. On le surnommait parfois, non sans ironie, « l’apôtre des arabes ».

 

       Amos Oz ne tranche pas entre le sionisme belliqueux des uns et le pacifisme des autres mais choisit plutôt de creuser la question de la trahison, à travers la figure de Judas et de tous les avatars ayant pu lui succéder. Micha et Shealtiel Abravanel étaient considérés comme traîtres à leur nation alors même qu’ils étaient mus par des idéaux messianiques. A l’image de Judas emporté par la parole d’un prophète qui se proposait moins de décimer la loi des anciens que de réformer peut-être le judaïsme. C’est un motif anthropologique qu’explore ici le romancier, une mythologie reposant sur la croyance en une communauté de vie et de destin fraternelle qui aura été non seulement à l’origine du christianisme mais aussi le ferment de toute idée de révolution. Il n’est pas anodin que dans le barda qu’il traîne avec lui, le jeune protagoniste du roman transporte des affiches à l’effigie de Fidel Castro et de Che Guevara, les apôtres d’un monde nouveau que la plupart des Etats du Proche et Moyen-Orient, dont le narrateur rappelle qu’on les appelait jadis les pays du Levant, ont cherché à ériger.

 

       Shmuel Asch finira par quitter la maison qui l’avait accueilli, après trois mois d’hiver. Tel le Christ, avant son entrée à Jérusalem, voulant cueillir les fruits d’un figuier n’ayant pas encore germé, l’étudiant se retrouvera seul, perdu au milieu d’idéaux stériles. Des illusions perdues, en partie sur la nature de l’homme qui paraît aussi insondable qu’elle l’était au prophète Jérémie. Animé à la fois par un désir insatiable de vengeance - les opprimés d’hier, écrivant avec justesse Amos Oz, voulant opprimer à leur tour leurs anciens bourreaux - et par le même sentiment d’amour et de désarroi qui poussa Judas Iscariote à inciter Jésus à entrer dans Jérusalem et à se pendre ensuite pour avoir cru être responsable de sa crucifixion. "Il n'y aurait pas eu de christianisme sans crucifixion." C’est cet abîme enfoui au cœur de chaque homme que le romancier creuse avec une lucidité digne des plus grands moralistes.

 

        Amos Oz, Judas, Editions Gallimard, Collection "Du monde entier". 

 

La trahison messianique

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