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Blog littéraire.


Nous sommes des voleurs de langue

Publié par olivier rachet sur 31 Août 2016, 20:22pm

       Le romancier Alain Mabanckou est originaire de Pointe-Noire, la capitale économique du Congo-Brazzaville. Il vit actuellement aux Etats-Unis et a publié, en langue française, plusieurs romans dont le dernier en date Petit piment avait été sélectionné, en 2015, pour le prix Goncourt. Le monde est mon langage est un ouvrage à mi-chemin entre l’essai et le récit autobiographique. Un puzzle romanesque dans lequel l’auteur revient sur les principaux écrivains africains ou antillais de langue française ayant écrit dans la langue de leurs ancêtres, de leurs anciens maîtres ou comme se définissait justement Henri Lopes : « Gaulois de toutes les races s’entend, de toutes les langues, de toutes les cultures. Car c’est pour moi que Montaigne s’est fait amérindien, Montesquieu persan et Rimbaud nègre. »

 

       L’ouvrage emprunte au récit de voyage sa structure déambulatoire et nous promène de Paris à Marrakech, en passant par Dakar, Madagascar, Conakry ou Port-au-Prince. Lieux de rencontres d’écrivains pour lesquels l’altérité constitue un fonds commun, un trésor inépuisable. A l’image du prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave le Clézio ou du romancier américain, Douglas Kennedy, rencontré dans un hôtel de Marrakech et dont on apprend qu’il a appris le français pendant dix ans afin de répondre aux nombreux journalistes qui le sollicitaient. Les villes que nous traversons en compagnie de l’auteur ont aussi, à l’image de Sainte-Marie en Martinique, d’Alger ou de Brazzaville, partie liée avec l’histoire de la colonisation et la mémoire de la traite négrière. S’il reconnaît volontiers le tribut qu’il doit aux auteurs de la négritude - Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor et Léon Gontran-Damas - Alain Mabanckou s’en détache pour revendiquer, sur les traces d’Edouard Glissant, une littérature-monde affranchie des poncifs d’une littérature placée uniquement sous l’égide de la domination. L’écrivain nigérian, Wole Soyinka, prix Nobel de littérature en 1986, est ainsi convoqué pour exprimer le renouveau d’une poétique qu’Edouard Glissant définissait en termes de relation : « Le tigre ne se pavane pas en criant sa tigritude : il bondit sur la proie et la dévore. »

 

       Disparu en 2011, l’écrivain martiniquais Edouard Glissant, à l’origine des concepts de créolisation et de littérature-monde, constitue pour Alain Mabanckou un repère indépassable et la conscience universelle du monde qui vient. On citera ses mots extraits d’une Introduction à une poétique du divers avec lesquels l’auteur dépassait la notion de métissage pour lui substituer une poétique de la relation et de l’inter-culturalité dont on peut penser qu’elle sera, dans un futur proche, notre seule planche de salut :

 

« (…) le monde se créolise, c’est-à-dire que les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourd’hui les unes avec les autres se changent en s’échangeant à travers des heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et d’espoir qui permettent de dire – sans qu’on soit utopiste, ou plutôt, en acceptant de l’être – que les humanités d’aujourd’hui abandonnent difficilement quelque chose à quoi elles s’obstinent depuis longtemps, à savoir que l’identité d’un être n’est valable et reconnaissable que si elle est exclusive de l’identité de tous les autres êtres possibles. »

 

       A une identité qu’il qualifiait de racine, « celle qui cloisonne et éloigne de l’ouverture à l’Autre », Edouard Glissant opposait une « identité rhizome » basée sur l’interpénétration des cultures qui n’est synonyme ni d’une mondialisation vertueuse ni d’une tolérance condescendante.

 

       La rentrée littéraire n’est pas avare d’ouvrages abordant cette question de l’héritage linguistique et de ce que l’écrivain malgache Jacques Rabemananjara définissait, en pastichant Rimbaud, en termes de rapt : « Nous sommes des voleurs de langue, écrivait-il. La vérité est que nous parlons malgache, wolof, arabe, bantou dans la langue de nos maîtres. » L’écrivain toulousain Magyd Cherfi, ancien membre du groupe Zebda, publie de son côté une chronique romanesque de ses souvenirs d’adolescence particulièrement truculente : Ma part de Gaulois raconte ce que pouvait représenter, dans les années 80, pour une famille d’origine maghrébine, de voir l’un de ses enfants obtenir le baccalauréat et pouvoir ainsi socialement s’émanciper des siens, sans ne jamais les renier. L’écrivaine Kaoutar Harchi, de son côté, publie en ce mois de septembre un essai consacré à cinq romanciers algériens : Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne.

 

       En compagnie de romanciers aussi divers que Dany Laferrière, d’origine haïtienne; Kateb Yacine pour lequel l’auteur rappelle que la langue arabe n’existait pas en dehors de la multitude de dialectes qui en composeraient comme une constellation infinie; Sony Labou Tansi, originaire comme l’auteur du Congo-Brazzaville ou Eduardo Manet, natif de Cuba; Alain Mabanckou démontre admirablement la créolisation d’une langue française qu’il n’est plus possible de limiter, comme le voudraient les nationalistes de tous bords, amnésiques de la véritable Histoire de France, à un Hexagone replié sur lui-même et fermé à double tour devant la luxuriance du monde qui l’environne. On pourra méditer cette phrase de Dany Laferrière rencontré à Montréal et que l’auteur du Monde est mon langage a eu l’excellente idée d’enregistrer :

 

« L’écrivain est quelqu’un qui se délimite un espace très étroit et qui fouille pour aller jusqu’au fond de la terre. »

 

               Alain Mabanckou, Le monde est mon langage, Editions Grasset.

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