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Blog littéraire.


Qui témoigne pour le témoin ?

Publié par olrach sur 21 Août 2016, 15:09pm

        Il est des actions héroïques, des actes de bravoure et de courage. De morts héroïques, il n’en existe peut-être pas vraiment. Dans son dernier recueil de nouvelles intitulé sobrement Des nouvelles des morts, l’écrivain et cinéaste Stéphane Boudy revient sur le destin de tous ces anonymes, morts sur des champs des batailles ou des théâtres d’opération dont ils ne se doutaient pas qu’ils entreraient un jour dans l’Histoire. Un jeune homme, « mort au combat pour la France le 23 mars 1942 », se réfugie dans une cave après avoir abattu un officier nazi, dans une pâtisserie nantaise. Dans un monologue intérieur étouffant, véritable morceau de bravoure, l’auteur nous dit à la fois la froide détermination et la désolation de celui qui a conscience de quitter le monde trop tôt. Le jeune résistant sacrifie la jeunesse prometteuse qui est en lui pour sauver son pays de l’occupation allemande, témoignant pour les générations futures qu’il y a « une différence entre celui qui ne supporte pas l’occupation et l’enfant qui sourit ». De la même façon, le recueil rend un hommage appuyé à tous ces jeunes français mais aussi Marocains, Sénégalais, Indochinois ayant perdu leur vie dans la bataille de Diên Biên Phu, en 1954, pour contrer les avancées de l’armée vietnamienne de libération. Episode trop souvent occulté de l’histoire coloniale auquel Stéphane Boudy s’est à maintes reprises intéressé, en réalisant notamment un documentaire sur les vétérans de la guerre d’Indochine (Paroles d’anciens d’Indochine - La vie coloniale).

 

        A ces morts glorieuses bien qu’anonymes, s’ajoutent des expériences plus anonymes encore qui voient un jeune adolescent prénommé Vincent et vivant chez sa grand-mère d’adoption, se souvenir de ses parents disparus ou un homme d’une quarantaine d’années égrenant des souvenirs d’enfance et constatant, avec tristesse, que beaucoup des êtres qui lui étaient chers ont aujourd’hui disparu. Mais c’est sans doute la lettre retrouvée en avril 2017 en gare de Nanning, en Chine, qui donne au recueil de nouvelles sa tonalité la plus étonnante. Un jeune backpacker, lointain descendant des routards de jadis, parcourant le monde avec son seul sac à dos, voit son périple stoppé net par la perte de tous ses moyens de paiement. Après avoir parcouru le nord du Laos, le voyageur s’apprêtait à rejoindre la France, en passant par Moscou et Pékin. Il vivra ses dernières heures, aux abords d’un guichet automatique qui lui signifiera la fin de son odyssée. Dans un monologue intérieur non dépourvu d’ironie, le héros anonyme - mais il s’agit comme chacun de nous que la mort guette, à chaque coin de rue, d’un anti-héros magnifique - remercie toutes celles et tous ceux qui ont rendu son existence plus agréable : d’une jeune fille lui ayant fait découvrir les plaisirs de l’onanisme sur une plage d’Etretat à son entraîneur de basket, en passant par les banquiers lui ayant donné tant de conseils pour investir son argent, « ceux-là mêmes qui vendraient des marteaux de glace aux habitants du Sahel », en passant par ce patron de bistrot ayant généreusement servi 17 ricards, à l’adolescent qu’il était, à la sortie du lycée.

 

      Comme l’écrit justement Nicolas Warnery,  ancien Consul de France à Saïgon et préfacier de l’ouvrage, ce sont autant d’emboîtements « vertigineux de la vie et de la mort, du souvenir et de l’oubli, de la lâcheté et de l’héroïsme, de la réalité et de la fiction » que nous propose ici l’auteur. Fragments de vie trop vite passées, témoignages sensibles pour tous ceux qui ont été, avant nous, témoins de la finitude qui borne nos existences.

 

Stéphane Boudy, Des nouvelles des morts, Editions Gunten, 2016.

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