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Blog littéraire.


Comment la violence doit s'accompagner de grâce

Publié par olivier rachet sur 8 Septembre 2016, 17:16pm

     Dans son dernier roman intitulé Boxe, l’écrivain et photographe Jacques Henric nous rappelle la distinction que les grecs établissaient entre deux types d’affrontement : le terme polemos servant à désigner tout combat ou corps-à-corps dans lesquels tous les coups sont permis, « tous les moyens sont bons pour vaincre l’adversaire » et celui d’agôn se référant à un affrontement pouvant, certes, conduire aussi à la mort mais doté de règles strictes. Luttes fratricides, combats spirituels : ne redécouvrons-nous pas ce que les anciens connaissaient déjà, à savoir la permanence de la guerre et du pugilat. On croit à tort que les grecs, en inventant la démocratie, auraient donné naissance aux débats d’idées et à la continuation de la guerre par d’autres moyens. On oublie trop souvent que les civilisations les plus reculées ont toujours pensé la guerre et le conflit comme éléments moteurs des rapports humains. Qu’on relise pour s’en convaincre les traités de divination ou les manuels militaires chinois. De Sun Tsé à Clausewitz, en passant par Machiavel, l’idéalisme pacifique qui est devenu aujourd’hui le nôtre - qu’il soit placé sous l’égide des droits universels et inaliénables de l’homme ou sous celui d’une pensée humanitaire se berçant d’illusions concernant l’infinie petitesse des pulsions humaines - à trop vouloir s’aveugler sur la fatalité des rapports de force ne sait plus identifier la guerre lorsqu’elle s’abat sur nous, un certain mois de janvier 2015 ou un vendredi 13 novembre, de sinistre mémoire.

     La boxe donc. Jacques Henric n’est pas le premier écrivain à clamer la passion qui est la sienne d’un sport qui, à l’image du rituel de la corrida, libère autant les énergies qu’il ne sublime le déferlement de violence que des règles strictes encadrent. Colette, Brecht, Norman Mailer ayant chroniqué le combat célèbre ayant opposé, à Kinshasa, Mohamed Ali à George Foreman, Hemingway, Keats, Cendrars jusqu’à Joyce Carol Oates, on ne compte plus les écrivains qui ont cherché à mesurer leur pratique d’écriture à la pugnacité d’affrontements devenus légendaires. Au- delà de l’analogie entre le combat d’idées et le corps-à-corps ou de la menace qui, selon Michel Leiris, pèserait sur le choix de toute écriture autobiographique qui serait confrontée à ce que représenterait pour le torero une corne aiguisée de taureau, l’écrivain est doté, à l’image du boxeur, d’un corps physique toujours plus ou moins confronté à la violence du monde qui l’entoure. « Quel corps intime peut naître d’un corps physique qui n’a pas fait face? » se demande avec justesse Henric qui revient, de façon lancinante mais non dépourvue d’humour, sur un épisode de son enfance au cours duquel un camarade de classe lui envoya, sans raison apparente, un coup de poing en pleine figure. A chacun sa chute première, à chaque écrivain une expérience initiatique du désarçonnement. Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’une citation de Saint-Paul apparaisse en épigraphe du roman, lui dont la chute de cheval, sur le chemin de Damas, le conduira à se convertir : « Je fais du pugilat, écrit-il dans l’Epître aux Corinthiens, sans frapper dans le vide. Ainsi je boxerai. »

      Les écrivains, à l’image des boxeurs, sont d’ailleurs friands de pseudonymes. Il est plaisant d’imaginer dans une même constellation de corps glorieux les noms de Stendhal, de Céline, de George Orwell ou de Voltaire avec ceux de Marcel Cerdan surnommé « le bombardier marocain » ou celui de Jake la Motta plus connu sous l’appellation de « taureau du Bronx ». Mais c’est surtout cet affrontement final entre la vie et la mort, qui n’est peut-être que l’autre nom de la métaphysique, qui rapproche les écrivains des plus illustres des boxeurs. Si les figures de Tyson, Frazier, Foreman, Bénichou se disséminent tout au long du livre, la figure marquante de la boxe française autour de laquelle se compose le roman n’est autre que celle de Jean-Marc Mormeck, né en 1972 à la Guadeloupe, et arrivé en métropole à l’âge de six ans. Champion du monde dans la catégorie des lourds-légers, cet athlète imposant a connu, à l’image de nombre de ses compères, des moments d’ascension aussi vertigineux que purent être abyssaux les moments de déchéance, notamment au contact de la figure tout droit sortie d’un film de Scorsese du matchmaker américain Don King, à l’existence sulfureuse. Le microcosme flamboyant qu’est le monde de la boxe devenant, sous la plume de Jacques Henric, l’allégorie d’un monde croyant autant à la résurrection des corps qu’à la puissance de l’argent, célébrant avec autant d’ardeur les vertus de l’effort physique que se fourvoyant dans les manigances les plus sordides. Tout combat de boxe est à sa façon un mini drame shakespearien, un théâtre de la cruauté où « l’énergie est un vide entièrement disponible », où l’on affronte la question qui taraude l’auteur tout au long de ces pages flamboyantes : quelle sera notre dernière réaction face à l’abîme de notre propre mort?

       La figure de Philippe Lançon dont on a su qu’il avait interposé une main entre son visage et l’arme de son agresseur, lors des tueries de Charlie Hebdo, côtoie celle de ce boxeur tzigane tombé dans l’oubli : Johann Wilhelm Trollmann, tué par un SS au camp de concentration de Neuengamme. « Comment meurt l’innocent? » s’interroge celui qui déjà dans ce superbe roman de la traversée lumineuse de l’enfer de la maladie La Balance des blancs se demandait quel regard porter sur la mort à l’oeuvre, au coeur même de notre existence ou combien de temps mettait une femme pour mourir d’une balle dans la tête. « Comment meurt l’intellectuel agnostique et le philosophe athée que nulle transcendance n’exhausse? ».

      Peut-être faudrait-il se contenter de faire ce que l’on maîtrise le mieux : écrire une page, prendre une photographie, accorder les sons et les sens de ses instruments de prédilection. S’apprêter à prendre « un instantané de ce qu’est la cohésion du monde quand il s’efface », comme l’écrivait admirablement Jacques Henric, à la fin de La Balance des blancs. Eros contre Thanatos, en somme.

            Jacques Henric, Boxe, Editions du Seuil, Collection « Fiction & Cie ».

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