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Blog littéraire.


Fenêtre sur nos courtes existences

Publié par olivier rachet sur 26 Septembre 2016, 13:34pm

      Elisabeth Jauze a soixante ans. Elle est ingénieur à l’institut Pasteur. Elle vient de perdre sa mère. Elle aime feuilleter un livre de photographies de Robert Frank, The Americans, qui lui rappelle combien est fugace notre existence et comment l’irréversible surgit, instantanément, sans nous avertir. « Nous ne sommes pas prévenus de l’irrémédiable. » Des accidents, de notre mort prochaine à laquelle, tout philosophe que l’on puisse être, il est impensable de se préparer. Elisabeth vit auprès de Pierre une vie que l’on pourrait croire paisible et heureuse. Elle a bien accompagné aux courses leur voisin, Jean-Lino Manoscrivi, mais sans que ce rendez-vous ait eu quelque conséquence que ce soit sur la vie de couple de chacun des deux protagonistes. Jean-Lino semble, de son côté, filer le parfait amour auprès de Lydie Gumbiner. N’était peut-être leur petit-fils Rémi qui peine à appeler grand-père un homme avec lequel il n’entretient aucun lien de parenté, la vie suit son cours.

       On vit en bon voisinage. On va écouter Lydie chanter dans un club de jazz. On s’invite. Lors d’une réception dont l’art du dialogue, dans lequel Yasmina Reza est passée maître, arrive à rendre à la fois la vacuité et le caractère violemment conventionnel, Jean- Lino ridiculise sa compagne, en public, au sujet de sa prédilection pour la consommation de poulets bio. « Peut-être qu’on invente sa joie » nous prévient la narratrice qui scrute avec une lucidité glaçante l’esprit maléfique du carnage qui vient s’immiscer dans les rouages d’un train-train que l’on n’oserait à peine questionner. D’ailleurs, les discussions battent le plus souvent de l’aile. On pourrait croire si l’on contemplait des photographies ayant capté l’évènement qu’il ne se passe rien. A l’image de cette photographie de Mengele évoquée par Elisabeth qui ne laisse rien présager de l’abjection qui fut celle d’un des principaux collaborateurs de l’entreprise d’extermination nazie. Seule « la légende bouleverse la lecture ». La légende, à l’instar de l’écriture romanesque, qui tente de faire déraper nos plates certitudes et de nous faire percevoir comment le réel, souvent déraille.

       « On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus. » Très vite, sans prévenir, l’irrémédiable est accompli. Un meurtre est commis, sans raison apparente. Elisabeth et son compagnon seront aux premières loges de cet assassinat qui viendra bouleverser leur existence. Une reconstitution aura lieu, froide et glaçante, à mille lieux des raisons sourdes qui ont poussé le meurtrier à assassiner, sans préméditation. Aux images photographiques de Robert Frank que consulte, tout au long du récit, Elisabeth viendront s’opposer les clichés de la reconstitution du crime dans lesquels les principaux protagonistes de l’histoire rejoueront, sans conviction, leur propre rôle. Devenus les spectres de leur propre existence, chacun s’enfoncera alors dans les abîmes du temps. Ne demeurent qu’une forme de nostalgie désespérée ou l’écriture vécue comme une impossible anamnèse. Comme le roi David ne parvenant pas à oublier Jérusalem, nous contemplons, hagards, nos existences en cendres : « Aux rives des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré, nous souvenant de Sion. » Nous lisons.

           

                                    Yasmina Reza, Babylone, Editions Flammarion.

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