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Blog littéraire.


Il y a des larmes dans les choses

Publié par olivier rachet sur 13 Septembre 2016, 16:55pm

      Salman Rushdie renoue, dans son dernier roman Deux ans, huit mois et vingt-huit jours, avec l’univers fantaisiste du conte philosophique. Puisque « les failles du monde se rouvrent », qu’une nouvelle guerre des Mondes entre jinns semble vouloir reprendre du service, partons à la redécouverte de cette part d’irrationnel qui sommeille en chacun de nous. Tout a peut être débuté, au XIIe siècle, lorsque Dunia, la Princesse de la Foudre, tomba amoureuse du philosophe épris de la pensée aristotélicienne, Ibn Rushd, connu aussi sous le nom d’Averroës. D’un côté, un homme convaincu que la raison pourrait, un jour, gouverner le monde et terrasser la volonté de puissance des religions qui prospèrent sur la peur et la crainte des autres et de soi - de ces monstres qui font en nous irruption lorsque justement la raison s’endort - ; d’un autre côté, un ifrit à l’affût de la moindre de nos faiblesses : Ghazali avec lequel Ibn Rushd eut de nombreuses controverses.

      Nous sommes aussi à New-York, dans un présent perpétuel qui est le nôtre et qui aurait oublié cette lutte sans âge, non entre des valeurs absolues de bien et de mal, mais entre des forces antagonistes qui ne vivent que d’une fascination mimétique et rivale. Les jinns redescendent sur terre comme dans le plus surréaliste des mondes possibles et l’on croise un jardinier défiant les lois de la pesanteur en demeurant plusieurs centimètres au-dessus du sol, un bébé emmitouflé dans un drapeau indien, abandonné devant la mairie de la ville et dont les pouvoirs surnaturels lui permettront de repérer la corruption en la faisant apparaître sur les visages. Un graphiste ayant créé un super-héros qui lui échappera, Natraj Hero. Une philosophe pessimiste, Alexandra Bliss. Un restaurateur de tableaux, un roi qui mourra empoisonné. La Princesse de la Foudre a produit toute une descendance de jinns qui s’ignorent, dont les oreilles sont dépourvues de lobes et les doigts peuvent être soudainement parcourus d’éclairs. La fantaisie de ces créatures « faites de feu sans fumée » repose sur une pulsion de vie débordante, les obligeant à s’accoupler notamment plusieurs fois par jour.

     Notre jeune jardinier, Geronimo Manezes, tout droit sorti d’un tableau de Magritte, ce « prophète de l’antigravité », rencontrera Dunia, la fille du roi des jinns de la montagne du Qâf, qui s’éprendra de lui et l’entraînera dans la nécessaire lutte qui ne peut plus ne pas être contre Zamurrud le Grand, cet esprit incarné et si lourd de la malveillance. Il s’agira de vaincre cette part d’irrationnel « pour qu’advienne, écrit l’auteur, le règne de la raison. » La parabole est légère, en adepte que l’écrivain déclare être de l’antigravité; truculente, fantasque, dans la lignée de tous ces récits à l’imagination débordante ayant fait perdre à un homme son nez, dans un paysage enneigé russe; ayant énucléé l’oeil d’une femme par le biais d’une lame de rasoir traversant métaphoriquement un nuage andalou ou ayant transformé un homme en un misérable cafard.

      Deux ans, huit mois, vingt-huit jours; soit mille et une nuits faisant le pari du récit, de son pouvoir de persuasion et de ravissement. Il était une fois un peuple de la montagne, les Unyaza, menacé de disparaître. « Ils ne vénéraient aucun dieu même si le parasite du conte les infestait de rêves » si bien que le chef de la tribu ordonna que les oreilles des enfants soient bouchées « pour empêcher le parasite du conte d’y entrer. » La maladie du conte finit par disparaître mais confrontés au seul réel, sans aucun rêve possible d’échappatoire, les Unyaza finirent par s’entretuer et disparurent définitivement du globe.

       Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et vingt-huit jours, Editions Actes Sud.

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