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Blog littéraire.


La prison, miroir de la société

Publié par olivier rachet sur 18 Septembre 2016, 12:44pm

      Iydar Amezzi est un jeune lycéen de 18 ans, né à Asselda, dans un village berbère du sud marocain. Après avoir flirté avec sa petite amie, il sera arrêté et conduit en prison. Son existence en sera bouleversée.

      Mohamed Nedali, avec tout l’humour et la pudeur qui caractérisent son écriture, choisit de s’intéresser, dans son dernier roman, à une jeunesse marocaine partagée entre son aspiration à la liberté et à l’indépendance et l’impuissance à lutter contre un déterminisme social toujours plus injuste. Dès les premières pages, le jeune protagoniste du roman auquel l’auteur prête ici sa voix évoque les conditions de détention provisoire qui sont les siennes dans le centre pénitentier de Boulemharez. Arrêté pour offense à la pudeur publique et outrage à policier, celui-ci n’a de cesse de rappeler que lorsqu’il flirtait discrètement avec sa petite amie, sous l’ombrage d’un amandier, il ne pouvait nullement porter atteinte à l’ordre public puisque Latifa et lui-même étaient alors seuls.

      A sa mère venue lui rendre visite, il décrira l’arbitraire d’une loi qui semble peser, telle une épée de Damoclès, sur chacun : « La prison, mère, est un accident de la vie : ça peut arriver à tout le monde. » Toute l’ironie de Mohamed Nedali est de pointer du doigt les contradictions d’une profession et d’une société qui s’empressent de recourir à la répression alors même, qu’en privé, celles-ci aspirent à une vie libérée de contraintes. Le dialogue désopilant entre les deux policiers ayant interpellé Iyadar, en flagrant délit, et rêvant d’une mutation dans le Rif pour avoir l’opportunité de mener une vie de débauche assumée, est un des morceaux de bravoure de ce roman bien plus que divertissant.

       Comme dans le roman d’Ahmed Bouanani, Hôpital, dans lequel l’espace clos hospitalier devenait la métaphore de la société marocaine, la prison du roman de Nedali exprime toutes les contradictions d’une société tiraillée entre des aspirations antagonistes. Dans la cellule que partage Iyadar avec d’autres détenus, se côtoient ainsi Abou Hamza, un quinquagénaire salafiste cherchant à recruter des compatriotes pour aller combattre en Irak et en Syrie et un jeune berbère militant redécouvrant une histoire trop longtemps occultée, celle d’un peuple déraciné et coupé de son histoire. Les échanges savoureux entre deux hommes que tout oppose donnent au roman sa tonalité à la fois grivoise et assurément politique. « Bienvenue à la 22, dit l’un des détenus Redouane au protagoniste, la cellule où l’on ne s’ennuie jamais! Entre un cheikh aspirant à islamiser la planète Terre et un militant berbère rêvant de ressusciter l’empire numide, un rien fait l’objet d’une dispute-fleuve! »

        Le procès aura lieu dans une atmosphère à mi-chemin du drame et de la farce. Après avoir écopé de deux mois de prison, le protagoniste sera relâché. Il rencontrera, sur le chemin du retour, celle qui donne son titre éponyme au roman. Evelyne, une quinquangénaire fortunée venue s’installer au Maroc et dont la rencontre sera aussi déterminante pour Iydar que l’avait été celle d’Abou Hamza. Le titre du roman apparaît alors dans toute son ambiguïté et son ironie. La jeunesse désoeuvrée, à l’abandon, à laquelle s’intéresse l’auteur est-elle sommée de choisir entre la radicalisation salafiste et une nouvelle forme de colonisation économique qui ne dit pas son nom? A quelles contradictions de la société renverrait alors une telle alternative?

       Comme toujours, dans les romans de Mohamed Nedali, l’humour et l’ironie posent plus de questions qu’ils n’apportent de réponse. Et les nombreux clins d’oeil que l’écrivain d’expression française adresse à un public lui aussi francophone permettent de mesurer la distance linguistique et culturelle qui fractionne la société marocaine. « Vous vous en doutez, nous adresse à nous lecteurs le protagoniste amusé, mais ces mots, comme tous les autres, sont de l’auteur; moi, le narrateur-personnage, je parle un français approximatif, malgré dix années d’ « apprentissage » à l’école publique. Normal, je suis de la génération sacrifiée, celle ayant subi de plein fouet l’arabisation de l’enseignement - politique absurde, s’il en est, adoptée pour abrutir mes concitoyens et faire plaisir aux potentats primitifs qui règnent sur le Moyen-Orient. »

         Mohamed Nedali, Evelyne ou le djihad? , Editions de l’aube.

crédit photo : www.zakariawakrim.com

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