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Blog littéraire.


Aller vers où le coeur nous guide

Publié par olivier rachet sur 27 Octobre 2016, 10:43am

    Elle se noie, Anguille et ses souvenirs affluent de toutes parts. Elle pense à sa famille, à sa mère morte à sa naissance, à sa soeur Crotale, à ce père surnommé Connaît-Tout, pêcheur intransigeant, ne prêtant qu’une attention lâche à ses deux filles jumelles. Elle se souvient aussi de cet autre pêcheur, Vorace, dont elle allait contempler, le matin, sur la terrasse de la maison, au loin, le corps vigoureux. Elle va là où son coeur la guide, Anguille, et dans une prose faite de langoureuses circonvolutions, elle raconte la première histoire d’amour de toute adolescence. Ce désir de contre-société permanent qui vous fait déserter l’école, les familles et vous plonge dans le bain de jouvence d’une adolescence éternelle. 

 

    Les personnages de ce premier roman prometteur du jeune auteur comorien, Ali Zamir, sont tous dotés de surnoms qui les dépossèdent à la fois de toute identité sociale et les renvoient à un unique déterminisme psychologique. Dans cette ville de l’océan indien, Mutsamudu, capitale de l’île d’Anjouan où se trouve le Palais royal Ujumbé, construit au 16e siècle par le sultan Idarousse, premier roi arabe et chérifien aux Comores, les êtres ont déserté toute condition sociale. Ils vivent dans l’exil d’eux-mêmes, fantômes errants et insaisissables. Les commérages et les rumeurs vont bon train et constituent le dernier passe-temps de ceux qui ne rêvent que de partir, fuir comme le tentera Anguille vers l’île de Mayotte qu’on imagine plus prospère. 

 

    Les souvenirs s’enroulent autour d’une seule et même phrase qui dit autant la vitesse de la chute que l’implacable fardeau de l’existence. Roman d’initiation dans les eaux troubles du désir et de la survie au quotidien, Anguille sous roche raconte aussi la découverte des premières désillusions, des mensonges inéluctables. En moins de temps qu’il n’en faut pour briser la réputation d’une amie, de sa soeur ou d’un père inconnu, le destin d’Anguille basculera tragiquement dans la profondeur des océans. Tourbillon du néant qui nous entraîne dans sa chute.

 

    En dehors d’auteurs tels que Virginia Woolf, Marie Darrieusecq ou Maylis de Kerangal, le motif de la noyade semble avoir moins inspiré les écrivains que les peintres ou les cinéastes. Faut-il y voir l’expression d’une angoisse ou d’une phobie? Une défiance à l’égard d’un topos trop dramatique? Un sentiment d’impuissance créatrice face à ce maelström qui est aussi celui de la langue lorsqu’on en assume le mouvement perpétuel?

 

    Ali Zamir entre en littérature par le roman-manifeste d’une littérature-monde qui oppose à la langue morte d’un continent européen à la dérive, le rythme percutant d’une francophonie qui acquiert, chaque jour davantage, ses lettres de noblesse. Les nombreuses occurrences, en italiques, de locutions latines telles que « in petto, hic et nunc, ad vitam aeternam, ipso facto,ad libitum ou ad hominem », qui se disséminent dans la trame narrative, disent mieux que tout l’enfermement de la langue française dans un culte mortifère des traditions. Classicisme poussiéreux auquel on opposera avec Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau ou Ali Zamir la promesse d’une reviviscence de la langue au contact d’une extension de ses frontières hexagonales. 

 

    Il paraît que la France, fille aînée parfois de l’obscurantisme, aurait refusé à l’auteur un titre de séjour provisoire. CQFD

 

                              Ali Zamir, Anguille sous roche, Editions Le Tripode. 

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