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Blog littéraire.


Sur nos vies miraculeuses

Publié par olivier rachet sur 17 Octobre 2016, 12:26pm

 

    Au IXe siècle, la fille de l’empereur Charlemagne, roi des Francs, la princesse Berehta donnera naissance, de son union avec le comte Angilbert, à deux jumeaux : Hartnid et Nithard. Le premier surnommé « coeur inscrutable » sera, sa vie durant, en quête d’un visage qu’il ira chercher jusqu’à Bagdad dont le calife était, à l’époque, Harun-al-Rachid. L’autre deviendra le chroniqueur attitré du dernier empereur carolingien Charles le Chauve mais son Histoire sera brûlée lors d’un assaut guerrier et définitivement perdue : « Le premier livre où notre langue fut écrite est le premier livre brûlé de notre langue. » D’emblée, le roman de Pascal Quignard, Les larmes, se place sous le signe de la perte, de l’effondrement et de la quête éperdue d’un horizon dont on découvre qu’il s’agit d’une invention sans cesse relancée, toujours différée : 

 

    « L’horizon est une fiction que le réel ignore. L’horizon est une ligne imaginaire qui s’ incruste là où se limite la vue dont les hommes sont capables. Sur cette ligne chimérique l’âme toute linguistique des hommes écrit ses départs. La main ne fait que suivre sur la page une ligne qui n’existe nulle part dans le réel. » 

 

    Le roman se situe à la confluence de naissances multiples : celle d’une Europe tout droit sortie d’un empire carolingien dont le territoire a toujours été mouvant, celle d’une langue française dont l’avénement hasardeux constitue un miracle aussi assourdissant que peut l’être le plus effrayant moment de bonheur. Naissance enfin de l’amour qui rapproche les bêtes des hommes : les chevaux qui avant d’être domestiqués étaient libres et venaient parfois chanter avec les humains, les oiseaux dont le chant prolonge ou perpétue la souffrance des mortels. « Quoi faire de la souffrance dans la souffrance » demande le narrateur devant des âmes possédées par le mal? Lorsqu’il rencontre Berthe, le comte Angilbert voit se rejoindre la douleur la plus vive et la jouissance la plus grande : « Nos corps tremblaient dans le bonheur exactement comme les animaux le font quand ils ont peur. »  A la recherche du visage qui hante ses jours et ses nuits, Hartnid, le petit-fils de Charlemagne, essuie les larmes qui sont comme la sublimation de son corps désirant : « Les larmes incontrôlables étaient sa peur. La fragilité devant ce qu’il aimait… »

 

    L’Europe est alors prise en étau, menacée aussi bien par les invasions barbares que par les conquêtes arabes. Avec l’assentiment de Rome et du Pape, Charlemagne sera sacré empereur mais à sa mort, ses héritiers se partageront un empire dont les frontières mobiles semblent encore dessiner, aujourd’hui, les plaques tectoniques d’un continent inexistant. « Dans le cours de sa vie, Europe n’a jamais connu qu’Istambul et Ephèse » rappelle le narrateur au sujet de la déesse enlevée par Jupiter. Les frontières sont arbitraires, les territoires mouvants, les Etats-nations un leurre. Le monde est un composé d’atomes qui tombent du ciel. Ce « sont les larmes des choses ». 

 

    Pascal Quignard reste hanté par une origine impossible à déterminer, fluctuante. Nuit sexuelle, scène primitive. Où étions-nous quand tout a commencé? La langue que l’on parle, que l’on écrit n’aurait-elle pu ne pas voir le jour, à l’image de ce que nous sommes? Revenir à l’empire carolingien, c’est aussi remonter jusqu’à la source même du français né après les Serments de Strasbourg qui entérinèrent le partage en trois du territoire, gouverné par Lothaire, Charles le Chauve et Louis le Germanique. Nithard nota en trois langues ce texte fondateur : le latin, le français, l’allemand. Puis, en 881, la langue française, bien avant l’édit de Villers-Cotteret, fit son apparition souveraine dans le premier poème de la littérature française : la « Séquence de Sainte Eulalie », appelé aussi Cantilène de Sainte Eulalie, du nom de cette sainte martyrisée par les romains qui ne pouvant arriver à la brûler vive finirent par la décapiter. De son cou sortit un oiseau qui donna naissance au premier plus beau vers de la langue française : 

 

            « In figure de colombe volat al ciel »

 

    « Le français sort du latin comme un enfant du sexe de sa mère : comme un oiseau sort du cou de la sainte. » 

 

                                                 Pascal Quignard, Les larmes, Editions Grasset.

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