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Blog littéraire.


Peindre un cheval mort

Publié par olivier rachet sur 4 Octobre 2016, 14:08pm

 

     Sybille Ossokine vit seule avec son fils, Samuel, après s’être séparé de son compagnon Benoît. L’adolescent dérape, un soir de fête. Il assistera, complice, au viol d’une jeune fille dont il est secrètement amoureux, sans réagir. La mère, tout aussi égarée que son fils unique, décide qu’ils partiront trois mois vivre au Kirghizistan, pour laisser libre cours à leur amour des chevaux et tenter de recoller les morceaux d’une existence qui leur échappe.

       Ils vivront alors au gré de l’aventure, nomadisant. Des rencontres furtives auront lieu, avec des autochtones toujours accueillants et des touristes, comme eux de passage, venus se ressourcer quand ils ne cherchent pas à relancer une existence doublement sédentaire. Sédentarité de ceux qui élisent domicile en un lieu qu’ils ne quitteront plus. Sédentarité mentale et culturelle de ceux qui n’osant plus se confronter à l’altérité voient en l’autre une menace ou un éternel danger. L’appel à la morale n’est jamais loin dans ce récit qui happe, malgré tout, l’attention par la focalisation accomplie sur l’univers mental, toujours plus ou moins clos, des protagonistes. A l’image des héros de Beckett auxquels Sybille a voulu rendre hommage en prénommant son fils Samuel, les personnages de ce roman en quête d’aventures se distinguent par une volonté d’aller de l’avant que vient toujours contrarier une impuissance crasse. Continuer, le titre fait écho à ce récit fulgurant de l’auteur de Fin de partie et de Premier amour, Comment c’est dans lequel Beckett diffère sans cesse une parole toujours balbutiante, toujours inaugurant un commencement qui ne viendra pas.

       Laurent Mauvignier raconte à sa façon l’impossible arrachement du quotidien et l’impensable départ dont on aimerait pourtant qu’il relance les dés d’une existence engluée dans la monotonie de l’habitude et une haine de soi galopante. « On est aussi responsable de se laisser entraîner dans une impasse, écrit-il justement, que de s’y embarquer soi-même. » Que l’esprit juvénile de Samuel ait besoin de s’aérer afin de faire taire en lui les discours de haine nationaliste et xénophobe qui hantent la société dans laquelle il évolue est aussi salutaire que les départs toujours brusques d’une mère dont le premier compagnon trouva la mort, après les attentats terroristes de la station Saint-Michel, à Paris, en 1995. Ce récit n’est sans doute pas exempt de maladresses et de trop bonnes intentions mais il frappe par la précision avec laquelle finit par s’arracher d’un quotidien paralysant l’humanité retrouvée d’êtres en lesquels le lecteur a envie de croire. Comme une possibilité encore de continuer, malgré tout.

     Sybille, partie à la recherche de Samuel ayant fugué, fera une chute de cheval qui mettra en danger ses jours. Ce cheval qui était pour les personnages le signe d’un possible renouveau sera laissé à l’agonie, devant des rapaces n’attendant que le signal de départ pour le dépecer. Et si peindre un cheval mort consistait ni plus ni moins qu’à accepter avec lucidité les impasses contre lesquelles nous butons, nous cognant en permanence contre un réel impossible à atteindre pleinement?

                              Laurent Mauvignier, Continuer, Editions de Minuit.

Peindre un cheval mort

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