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Blog littéraire.


La mémoire de l'humanité

Publié par olivier rachet sur 9 Janvier 2017, 13:00pm

     Dans le tableau du peintre de la Renaissance italienne, Raphaël, L’École d’Athènes, on aperçoit parmi les nombreux figurants entourant les philosophes grecs Platon et Aristote, le philosophe arabo-musulman du XIIe siècle, Averroès, petit-fils du cadi de Cordoue, cadi lui-même et médecin attitré du sultan almohade Yaâcoub Al Mansour qui provoquera sa perte. « Ibn Rochd-Averroès, écrit Driss Ksikes, dans un dernier roman fulgurant de beauté et d’intelligence, sont peut-être les deux faces d’un astre perdu ». Pour interroger le legs du philosophe, le romancier imagine quelle forme pourrait prendre aujourd’hui un travail luttant contre l’obscurantisme et interrogeant la réception d’une œuvre souvent méconnue.

      Adib, le protagoniste du roman, est professeur de philosophie, dans un lycée de Casablanca. Il est aussi chroniqueur radio et propose à ses auditeurs une série d’émissions consacrées à Averroès. Soucieux de transmettre l’héritage à lui légué par son ami Hassan, ayant amassé tout un ensemble de notes manuscrites, Adib s’évertue à réhabiliter la complexité d’un esprit relevant le défi de penser à la fois la vérité en termes rationnels et logiques mais aussi de façon plus intuitive et fervente. Comment réconcilier la foi et l’esprit critique, telle semble avoir été le combat mené, en son temps, par Ibn Rochd, combat qu’il s’agit de perpétuer.

     Les émissions radiophoniques n’iront pas à leur terme en raison de pressions subies par le directeur de la chaîne mais en raison surtout de la raréfaction de tout esprit critique. Adib se désole que « plus personne ne regarde l’horizon en écoutant un texte ». Les forums de discussion sur internet, le bavardage médiatique ont pris le dessus sur toute attention portée non seulement à la complexité de la langue mais aussi à l’effort même de penser la complexité du monde. Il n’est pas anodin que le narrateur, ami de longue date du protagoniste, entamant un travail de thèse consacré à « Ibn Rochd et la traduction », soit lui-même traducteur.

     De nombreux commentaires philologiques se disséminent ainsi tout au long du roman, attirant par exemple notre attention sur le vocable servant, en arabe, à désigner la philosophie. Si le terme de « falsafa » relève, pour le narrateur, d’une onomatopée, le terme de « hikma » désignant la philosophie évoque, certes, la sagesse mais exclut toute idée d’amour, à l’image du terme grec philosophia, désignant l’amour de la sagesse : « Où sont passés, le doute et la fragilité induits par la philia (amour, amitié) dans le vocable philo-sophie ? »

     Adib s’interroge sur le « bannissement politique » subi par Averroès, sous la dynastie almohade, le contraignant à vivre ses derniers jours dans la ville de Marrakech, mais surtout sur « son exclusion pendant des siècles de notre espace symbolique ». L’actualité marocaine la plus récente nous a rappelé combien l’enseignement de la philosophie pouvait parfois être source de blocages et de statu quo. La servitude volontaire dans laquelle se complaisent tous ceux, dogmatiques ou fanatiques, qui refusent de mettre en doute leurs certitudes acquises, ne laisse rien présager de bon en matière d’affranchissement et de conquête de libertés et de droits nouveaux. Créée, comme le rappelle le romancier, au lendemain de la révolution iranienne, la discipline de « philosophie musulmane » n’aliène-t-elle pas plus qu’elle n’éveille les consciences ?

     On associe souvent la pensée d’Averroès à la notion de « double vérité ». Contrairement à beaucoup de nos contemporains, tout son effort aura consisté à penser ensemble ce que la psychanalyste Julia Kristeva définit comme un irrésistible « besoin de croire » et une non moins impérieuse « volonté de savoir ». Ce détroit auquel Averroès aurait pu donner son nom ne désignerait pas seulement Gibraltar, ce pont invisible reliant les deux rives de la Méditerranée, il représente aussi cette renaissance tant souhaitée de la philosophie dont le projet consisterait à penser ensemble les promesses mais aussi les écueils de la foi et de la raison. « Le drame d’Ibn Rochd, commentait Ibn Arabi, est qu’il a passé sa vie dans un entre-deux, balloté entre la raison et la révélation. Il disait oui à Dieu et non à son souffle, oui à la culture non au culte, oui au Coran non à ses injonctions ».

     A de nombreuses reprises, le professeur de philosophie est confronté à ses élèves dont certains lui reprochent sa libre pensée quand d’autres restent admiratifs devant les possibilités offertes par la redécouverte d’un pan ignoré de leur culture. A l’image de Nadia, jeune fille éprise de poésie et pratiquant le slam, à ses heures perdues : « Je vous le crie à la figure / Il n’y aura pas d’égalité sur terre / Tant qu’on n’aura pas réinventé le ciel. » S’il n’est pas dépourvu d’une certaine tonalité désenchantée devant les ravages du monde contemporain, Au Détroit d’Averroès parie, tel le philosophe Pascal effrayé par le silence éternel des espaces infinis, sur une renaissance critique dont la jeunesse serait le fer de lance.


       Driss Ksikes, Au Détroit d’Averroès, éditions Le Fennec. 

La mémoire de l'humanité

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