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Blog littéraire.


Une saison au Paradis

Publié par olivier rachet sur 3 Février 2017, 10:58am

     C’est entendu, le christianisme et toutes les religions monothéistes ont occulté la Nature, quand elle n’a pas été arraisonnée par la Technique comme l’analyse froidement Heidegger. « L’humanité est une maladie dont les religions ont eu pour fonction de canaliser la fièvre » diagnostique, malicieux, le narrateur du dernier roman de Sollers intitulé gracieusement Beauté. Une passion clandestine, vécue dans le paradoxe apparent d’une séparation entretenant le feu du désir, réunit ce même narrateur à une musicienne grecque, Lisa, pianiste virtuose transformant en quelques instants une pièce quelconque en un Temple chromatique. Les amants se retrouvent, au gré de concerts donnés comme autant d’offrandes aux dieux de l’Olympe, à Bordeaux, à Paris mais le plus souvent en Grèce, terre natale de ces messagers de la Nature célébrés par les poètes Pindare et Homère.

     Ils et elles ont pour nom Zeus, Poséidon, Hadès, ces trois fils de Cronos se partageant les empires du ciel, de la mer et de la terre mais aussi Héra, Athéna, Aphrodite, Iris, Dionysos ou Apollon. On connaît leur nom, moins leur manifestation sensible. On subit leur travestissement romain, en oubliant parfois leurs diverses métamorphoses. Iris, par exemple, personnification de l’arc-en-ciel, chemin sinueux tracé entre ciel et terre. Zeus transformé en pluie d’or pour séduire Danaé, la future mère de Persée, vainqueur par K.O de la Gorgone, Méduse. Le devenir-laurier de la nymphe Daphné voulant échapper à l’étreinte d’Apollon. « Les phénomènes passent, écrit Sollers, je cherche les lois. » Ces dieux païens auxquels les chapitres de ce roman épiphanique rendent hommage sont autant de phénomènes naturels dont l’ambivalence est la clef. Ni prédicateur impénitent, ni prophète de malheur, chaque dieu dans son apparition révèle la contradiction à l’œuvre dans les phénomènes.

     Le chaos menace toujours de faire s’écrouler le monde, l’harmonie est proche. Comme dans un concerto de Mozart ou une fugue de Bach, tout n’est qu’affaire de vibration. Les partitions de grands compositeurs peuvent, au regard néophyte, paraître illisibles et confuses. A l’amateur éclairé, elles mettent en tension les accords les uns avec les autres. Choisir sa clef devient alors tout un programme. Le narrateur le prouve en citant, à son amante, toute une série de phrases musicales empruntées au poète des Illuminations, celui-là même qui écrivait à la fin de « Parade » : « J’ai seul la clef de cette parade sauvage. » La confusion règne, l’apocalypse est à nos portes, les kamikazes islamistes vous empêchent de dormir ? Le désordre atteint, il est vrai, un niveau de paroxysme inégalé. Pénélope continue de tisser sa Toile fictive, elle attend des jours meilleurs.

      La dernière page du roman rend hommage au philosophe René Guénon dont Les Principes du calcul infinitésimal pointaient, dès 1949, la confusion entre Infini métaphysique et indéfini mathématique. Que la connaissance reste par nature inachevée ne doit pas nous empêcher d’aller y voir de plus près. Le principe d’incertitude règne en maître. Il est alors temps de redécouvrir, au sens premier d’un dévoilement, les philosophes présocratiques, les poètes ayant cherché à renouer, tel Hölderlin, le lien brisé avec les dieux antiques. La foudre gouverne toujours l’univers comme l’écrivait Héraclite. Les dieux continuent d’avoir faim et soif. Zeus, Apollon, Athéna sont tapis dans l’ombre. Éros a encore de beaux jours devant lui, devant toi. « Le mieux est de toujours regarder le présent, quel qu’il soit ! » écrivait le poète des Olympiques et des Pythiques. L’Infini musical et chromatique est à portée de main pour qui veut bien entendre les notes qui luisent dans un rayon de soleil.

                Philippe Sollers, Beauté, éditions Gallimard. 

Une saison au Paradis

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Basquin 30/03/2017 21:33

Très bel article ! Merci.

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