Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Créer le monde plutôt que s'y raccorder

Publié par olivier rachet sur 18 Avril 2017, 13:27pm

       La situation peut paraître peu rocambolesque : une employée est enfermée dans les toilettes de l’entreprise qui l’embauche et laisse divaguer son esprit. Des souvenirs lui reviennent, des situations s’inventent. Les disparitions, les voyages, les amours, les engagements, les plus ou moins grandes velléités : tout se succède et se (re)crée au gré du temps qui s’écoule. « Dans la solitude, échevelée, libre, il y a des états d’âme et du sexe et des hésitations. » Un désappointement affleure dans chaque anecdote. La précision avec laquelle les dates sont répertoriées relève tout autant de la recréation imaginative que de la récréation verbale. Il manque un liant au récit, on serait tenté d’écrire : un sens, une orientation comme si les faits plus ou moins marquants jalonnant nos vies ne pouvaient être que juxtaposés, entassés dans une mémoire qu’on peine de plus en plus à solliciter. A-t-on encore besoin de se souvenir de quoi que ce soit d’ailleurs, à l’heure où les réseaux sociaux reconfigurent nos vies, réinventent en permanence nos apparitions devenues spectrales : « Internet, je crois, est en train de changer le monde en volutes. Ce tourbillon va peut-être l’emporter, le monde. Chacun se jette dans ce gouffre qui l’avale, et qui le régurgite au hasard. Deux trois fois sur Internet je me suis vue associée à des photos, des gens, des business problématiques mais ce n’est peut-être pas moi, juste mon nom, pas ma personne. Juste le nom qui est postillonné au hasard ou selon des formules qui m’échappent ».

      N’être personne, comme l’écrit Gaëlle Obiégly, consiste moins à revêtir un masque qu’à masquer son incapacité à devenir l’autre, comme le revendiquait Rimbaud dans sa lettre du « voyant ». La conscience est comme engloutie par l’absurdité du quotidien, l’altérité elle- même s’est éloignée dans une brumeuse représentation. Je côtoie des spectres chaque jour : ils contemplent subjugués leur reflet virtuel. Ils se selfisent. La narratrice persiste, de son côté, à vouloir sauver le réel quand bien même il serait frappé du sceau de la plus grande banalité : « Un 1er juillet, je suis restée bloquée trois heures dans un ascenseur avec un neurologue viennois, célèbre d’après ce qu’on m’a dit. » « Un 4 mai, je croise le regard indifférent d’un cheval blanc et il me semble voir mon alter ego. » Se lancer dans l’aventure romanesque a-t- il encore un sens ? La narratrice ironise sur cette idée selon laquelle toute vie pourrait constituer l’ossature d’un roman : « J’avais un livre qui me hantait. Le livre est devenu un sujet de conversation, rien de plus. » Que devient le roman quand l’ère du soupçon s’est emparée de la conscience même de l’écrivain ?

        L’âge des désillusions romanesques n’est-il pas l’envers d’un désenchantement politique et philosophique qui ne dit plus son nom ? La narratrice revient à plusieurs reprises sur ses engagements de jeunesse. Devenue « communiste par amour » pour l’un de ses camarades, elle n’a eu de cesse, adulte, d’assister à l’atomisation de tout rapport amical et social. Des particules libres perdues dans un multivers réfracté à l’infini par les images du spectacle. Le « langage ment » répète, dans un clin d’œil lacanien, celle qui contemple, amusée, ses engagements de jeunesse. Dans ses Dits et aphorismes, le peintre Picabia écrivait : « Moi je me déguise en homme pour n’être rien. » « Mon nom est Personne » révélait le personnage d’Ulysse pour se sauver des griffes du cyclope Polyphème. « N’être personne » serait moins à entendre comme la négation d’une humanité en voie de disparition que l’affirmation d’un programme de résistance face à toutes les convocations identitaires et les impératifs narcissiques. A ceux qui se selfisent, la romancière oppose encore le récit atomisé des possibles. De petites épiphanies en somme, des éclairs dans la boue. « L’obscurité, cela dit, donne des lueurs à l’esprit. »

        Gaëlle Obiégly, N’être personne, éditions Gallimard, Collection « Verticales ». 

Créer le monde plutôt que s'y raccorder

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents