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Blog littéraire.


Du temps qu'il y avait des noms

Publié par olivier rachet sur 19 Avril 2017, 21:52pm

      En 2004, Henri Meschonnic visite l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, dans la Somme. Pour marquer le 90 ème anniversaire de la Première Guerre mondiale, il rédige une série de poèmes qui seront publiés dans le recueil intitulé Infiniment à venir, réédité aujourd’hui par les éditions Arfuyen. Celui-ci s’accompagne de la publication d’un discours prononcé à Strasbourg, en 2005, lors de la remise du prix Jean Arp de littérature francophone (Pour le poème et par le poème). Henri Meschonnic n’est ni tout à fait un poète ni exclusivement un traducteur. Ses nombreuses traductions des textes bibliques, des Psaumes aux Noms, en passant par la Genèse (Au commencement) et les Cinq rouleaux, l’ont conduit à redéfinir un texte poétique à partir de sa dimension prosodique. Le rythme du verset biblique est moins une affaire de versification ou de métrique, de décompte absurde de syllabes ou de pieds, qu’il ne révèle la vibration même du corps chantant et pensant : « Penser qu’un texte, écrit-il dans son discours, est ce qu’un corps fait au langage. » « Quand le poème passe, il transforme toute la théorie du langage. » Meschonnic aura été aussi le contemporain des poètes surréalistes pour lesquels la révolution politique se concevait comme le prolongement d’une révolution poétique et verbale. Il n’est pas anodin qu’au détour de son discours, se fasse entendre cet aphorisme de Tristan Tzara selon lequel « la pensée se fait dans la bouche. »

       Le poème s’ouvre sur le paradoxe d’une renaissance perpétuelle qui vaincrait moins la mort qu’elle n’en donnerait à la fois le goût et la saveur. Penser à ceux qui sont tombés, comme on le disait parfois, pour la France ; penser à ceux et celles qui injustement tombent encore sous les balles des assassins (civils et militaires, d’ici et d’ailleurs) relève moins de l’engagement que de la responsabilité mémorielle. S’il est un devoir de mémoire, il ne peut être ni l’affaire d’un groupe ni de quelque communauté nationale que ce soit, il ne peut éclore qu’à partir de la singularité d’une expérience. « Je vis, je meurs » écrivait, passionnément éperdue Louise Labé, je vis et meurs en pensant à chacun de ceux qui sont tombés. A Verdun, à Alep, à Sarajevo :

   « j’ai eu combien d’enfances / j’ai vécu combien de fois / je suis mort combien de fois / mais je continue de naître ».

    Les collectivités inaugurent des monuments aux morts, enferment le sens dans les musées. Le paradoxe des célébrations et des mausolées est qu’ils perpétuent l’odeur de la mort. Les tribunaux traquent les criminels de guerre après les avoir laissé opérer. La justice est moins une affaire de vainqueurs et de vaincus qu’une inconsolable défaite :

   « c’est les mots qu’on a mis / au musée / un musée de mots sous verre / du temps qu’ils riaient / entre eux pour un oui pour un oui / du temps qu’il y avait / des noms »

       La question des Noms est centrale dans la réflexion de Meschonnic. Tel est d’abord le titre qu’il choisit pour sa traduction de L’Exode, ce livre de la sortie d’Egypte qui est symétrique du livre du commencement, La Genèse. Celui pour qui « toute poésie est épique » et pour qui « le rythme est une prophétie du langage » cherche à faire entendre les noms : ceux qui peuplent la généalogie des hébreux mais aussi le nom imprononçable de Dieu, ce tétragramme qu’il désigne par le nom superbe d’Adonaï. Il faut entendre Meschonnic parler de sa volonté non de dépoussiérer la langue mais de la « décaper, débondieuser, déchristianiser, réhébraïser, deshelléniser, délatiniser, défranciser... ». Le nom de Dieu - nom de dieu ! - comment le traduire ? « (...) si je dis : « Seigneur », c’est immédiatement la couche culturelle de christianisation qui recouvre l’hébreu et que justement je cherche à décaper ; si je dis : « mon Seigneur », c’est du médiéval de pacotille ; si je dis « l’Eternel », sans en avoir l’air j’hellénise (...) et si je transcris, comme font certains, ce tétragramme, en « Iahvé », je rétablis par cuistrerie (pour montrer que je sais) et à contre-poétique du texte, le nom propre précisément à effacer par et pour toute une tradition du texte. »

       Qu’en est-il dès lors des noms que l’on ne sait plus dénombrer ? Les pages des journaux, les statistiques, le surnuméraire exponentiel les font peu à peu disparaître de nos horizons :

   « même les noms / ce qui les tue une deuxième fois / c’est leur nombre »

Henri Meschonnic, Infiniment à venir suivi de Pour le poème et par le poème, éditions Arfuyen. 

Du temps qu'il y avait des noms

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