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Blog littéraire.


Je vis avec ta photographie

Publié par olivier rachet sur 6 Avril 2017, 16:42pm

       On oublie trop souvent qu’un chaos préside à la création. Un désordre mental sans appel, un désir de suicide, une sensation tenace d’être dans une impasse. Ce sont souvent des détails, visuels ou sonores, qui nous le rappellent. Une fenêtre fermant mal et se brisant en mille éclats de verre, un arbre déraciné tombé au milieu de la route. Les hivers sont souvent rudes, les saisons se succèdent avec une rapidité vertigineuse. On se souvient d’un amour enfui, on rend visite à une mère sur le déclin. On contemple encore les mêmes photographies. Elle est assise sur une barrière, fumant une cigarette. Elle reste de dos et un lent panoramique raconte l’inéluctable chute du Temps.

       Découvrir des poèmes et récits de jeunesse d’Andreï Tarkovski, c’est d’abord percevoir cette matière chaotique formée par les souvenirs et les interrogations d’un artiste hésitant entre la poésie, la peinture, la littérature. C’est aussi assister à la naissance balbutiante d’une écriture qui finira par se penser en images et en sons. La grande littérature russe est allégorique ou métaphysique. Le cinéma est plus humble et se contente de simples notations sensibles : « Assis sur l’appui de la fenêtre, Nikolaï contemplait le soleil, les yeux emplis de larmes, et souriait doucement. » (La nuit d’avant le voyage) ; « Le verre posé sur la soucoupe tinte. Tout ce que j’entends autour de moi, le bruit d’une voiture qui passe, le glouglou d’une goutte d’eau, le tintement de la vaisselle sur la table, le sifflement de la théière sur le feu, tout meurtrit mon cœur : tout ce qui m’entoure me fait ressentir cruellement ma solitude car tu n’es pas là. » (Lettre sans destinataire). « La voilà encore. Avec sa lourde chevelure claire, Elle est assise sur une barrière en bois. » (Je vis avec ta photographie).

        Entre 1960 et 1962, le cinéaste qui s’apprête à tourner Andreï Roublev rédige des nouvelles et des poèmes pour fixer ses vertiges. De quels fonds invisible surgissent les étincelantes icônes autour desquelles se bâtiront, telles d’invincibles cathédrales cinématographiques, les plus beaux films de Tarkovski ? D’un espace non-urbain, d’un champ, d’un hors-champ de la cité, de cette zone chère au cinéaste de Stalker et dont parle la philosophe Marie-José Mondzain dans son dernier ouvrage : « On doit imaginer une ‘zone’ d’où un régime de visibilité surgit à l’image de l’éternité, une ‘zone’ d’indétermination originaire, sans laquelle il serait impossible pour un vivant pensant et parlant d’envisager, de donner son visage à l’apparition de l’idée. Imaginer cette zone sans jamais la voir, c’est reconnaître en elle la condition de la visibilité elle-même. » (Confiscation).

       Chacun gardera ses images de prédilection : d’une cathédrale en ruine où un berger allemand vient, apaisé, s’asseoir auprès d’un poète nostalgique ; d’une maison en flammes en plein cœur d’une forêt où un travelling réunissant l'eau et le feu fait entendre le ruissellement de la pluie. Le premier plan de L’Enfance d’Ivan, le premier film de Tarkovski, montrait un enfant debout, caché derrière un arbre. Le dernier plan de son dernier film, Le Sacrifice, montre un enfant couché auprès d’un arbre mort. « Le seul cinéaste dont l’œuvre entière tient entre deux enfants et entre deux arbres » comme le souligne Marina Vlady dans le film documentaire de Chris Marker (Une journée d’Andreï Arsenevitch). Du chaos auront surgi quelques étoiles.

Andreï Tarkovski, Récits de jeunesse, éditions Philippe Rey, Collection « Fugues ». 

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