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Blog littéraire.


La maladie d'écrire

Publié par olivier rachet sur 8 Mai 2017, 17:49pm

      Un homme anonyme écrit, pendant une quarantaine de jours, à la charnière entre deux années, à un(e) destinataire inconnu(e). Il lui confie son désarroi, la vacuité d’une existence dont les occupations semblent multiples. Souvent, des souvenirs de projections cinématographiques affleurent. Rituel inamovible que semble redoubler l’écriture épistolaire. En s’adressant à une inconnue, le narrateur se projette en l’autre, sans qu’aucune quête ne le guide. Le dispositif romanesque auquel a recours Bernard Sarrut, dans Lettres à l’inconnu(e), n’est pas sans rappeler les innovations formelles des chantres du Nouveau Roman, en première ligne desquels se trouvent sans doute Michel Butor et Marguerite Duras à laquelle l’auteur a consacré deux ouvrages.

     La clarté de l’énonciation épistolaire n’estompe pourtant pas le flou qui s’empare des personnages, simples figures d’une existence absurde et vouée à l’oubli. Une épigraphe empruntée au roman éponyme de Bram Stoker, Dracula, convoque un univers où la familiarité du quotidien est sans cesse contrebalancée par l’irruption du surnaturel. Il suffit au narrateur de prendre un bus de nuit pour aller se perdre en périphérie de la ville, dans un hôtel de fortune, pour qu’une indécidable incertitude s’empare de chacun de ses gestes. La pensée de sa destinataire l’accompagne à chaque instant et relance moins une narration incertaine qu’elle n’entretient un doute inquiétant sur la possibilité même du réel. On songe, à plusieurs reprises, à cette fructueuse collaboration entre Alain Resnais et Alain Robbe-Grillet, dans L’Année dernière à Marienbad, où régnait une parfaite indécidabilité entre le récit de souvenir et la fabrication d’un phantasme. Passer sa vie à la rêver serait alors la métaphore de la création. L’écriture comme une maladie auto-immune ne pouvant se résorber que dans la mort de l’autre ou dans l’amour :

      « Je suis de nouveau dans la chambre, allongé pour la vraie nuit qui vient toute seule naturellement. La chambre s’est agrandie à votre dimension. Vous êtes obligée de n’avoir d’yeux que pour moi.

     J’ai envie de me masturber, agiter et malmener cette virilité, cette engeance. Mais je m’endors avant d’avoir eu le temps de faire le geste. Ce soupir de soulagement que je crois entendre chez vous. »

       Ce court roman épistolaire frappe par sa radicalité formelle, sa clarté de l’expression, tout autant que par son intrigante dissolution narrative. S’agit-il de raconter la possibilité d’une histoire d’amour ou au contraire de diagnostiquer le mal-être d’un candidat malheureux au suicide ? La réussite tient sans doute dans l’imbrication trouble entre des pulsions de vie et de mort s’enroulant tel un ruban de Möbius insaisissable. « Vous n’êtes rien, écrit ainsi le narrateur à son inconnu(e), sinon un espace désertique qui peut accueillir une douleur énorme ou un plaisir du même ordre. » La mélancolie de vivre et d’aimer comme moteurs de l’écriture.

          Bernard Sarrut, Lettres à l’inconnu(e), éditions Tinbad. 

La maladie d'écrire

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