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Blog littéraire.


Le bonheur sur fond noir

Publié par olivier rachet sur 21 Mai 2017, 12:44pm

       Un écrivain tarde à être incinéré, en raison d’un mouvement de grève des pompes funèbres. Un autre organise, en grande pompe, ses obsèques, sur une scène d’opéra, après avoir fixé le jour de son décès, par euthanasie. La sœur d’une cinéaste quitte, dans la précipitation, Bombay pour rejoindre celle qui vient de se donner la mort. Dans ce dernier ouvrage intitulé sobrement Le dernier jour, Jean-Luc Outers perpétue la forme du Tombeau littéraire et rend hommage à six de ses compatriotes belges parmi lesquels le lecteur reconnaîtra Henri Michaux, Dominique Rolin, Simons Leys, Chantal Akerman et Hugo Claus. Des artistes dont les forces créatrices auront un jour décliné, irréversiblement et qui auront, souvent à travers le dessin, tenté de pallier le lent déclin des facultés langagières. Si comme l’écrivait Simon Leys, « la belgitude, c’est la conscience diffuse d’un manque », force est de constater que la création littéraire ou cinématographique vient ressouder parfois des liens inextricables ou perdus, tendre des cordes entre des pans entiers de mémoire ou de vie en lambeaux.

      L’amant de Dominique Rolin, un certain Jim, écrit que le bonheur se dégage toujours d’un « fond noir » et c’est dans la confrontation à un ailleurs toujours mouvant que ces artistes n’ont de cesse d’explorer leur intériorité. Henri Michaux qui disait être « né troué » aura exploré des continents toujours à la dérive, des espaces intérieurs et lointains en marge de toute vie sociale. Simon Leys aura parcouru le continent asiatique scrutant, de façon prophétique, les marges de tout régime totalitaire. Chantal Akerman aura élu New York comme terrain d’observation, Dominique Rolin aura fait de Venise un Paradis en marge de l’enfer bureaucratique. Chaque jour est le dernier pour qui n’a pas oublié d’inscrire son travail dans la filiation des naissances et des morts qui l’ont précédé. Le dernier jour ne couronne rien et n’apporte aucune consolation. Tout au plus peut-on y lire en creux les traces de poussière dont nous sommes constitués. Poussières de vent, traits du pinceau du calligraphe chinois qui jamais ne défaille, traits à l’encre de chine ramenant – comme dans une nouvelle grimaçante de Kafka – chaque être humain à la condition d’un insecte, plans fixes sur le vide de Broadway ou un arbre maltraité par le vent. No home movie annonce le titre du dernier film de Chantal Akerman consacré à sa mère. Chaque artiste ne réside-t-il pas tout entier dans son œuvre, sa seule et unique demeure ? Un Tombeau n’est pas tout à fait un cercueil, il en serait même l’exact opposé. A défaut d’être poète, faire de sa vie une œuvre d’art, comme Francis Ponge déjà l’admirait des escargots. Un monument à notre mesure, un tombeau ouvert à tous les vents, à toutes les expériences, où le désir circule sans entraves.

Jean-Luc Outers, Le dernier jour, éditions Gallimard, Collection « L’Infini ». 

Le bonheur sur fond noir

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