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Polichinelle : un usage du corps

Publié par olivier rachet sur 10 Mai 2017, 07:23am

       La figure de Polichinelle advient aux périodes de grande crise, observe dans son dernier essai, Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes, le philosophe italien Giorgio Agamben. Ainsi en va-t-il du peintre Giandomenico Tiepolo, fils de Giambattista, qui met en scène ce personnage, alors que le Grand Conseil de Venise vient de remettre la République entre les mains de Bonaparte. Nous sommes en mai 1797, nous sommes tout aussi bien en l’an 2017, où la crise du modèle économique ultra-libéral et la déferlante numérique, mal nommée révolution, produisent des effets dévastateurs sur les corps humains. Polichinelle dont le nom désignerait, étymologiquement, « un gallinacé, une espèce d’oiseau sans aile » est représenté, avec une réelle frénésie, par un peintre lui-même vieillissant, regardant moins le monde s’éteindre qu’assistant, amusé, aux possibilités déclinantes du corps.

     Ce personnage, qui n’est pas sans rappeler la figure du satyre, reste aux antipodes du héros tragique, toujours doté d’un nom spécifique, « désignant le destin et la faute d’un individu ». A l’inverse, Polichinelle est sans nom véritable, un personnage aux identités rapprochées multiples, interchangeables. Son nom, écrit Agamben, « est pris au hasard, il est pour ainsi dire toujours un surnom, il exprime un personnage et non pas un destin. Et le personnage est toujours innocent. » Figure carnavalesque, Polichinelle n’est ni Arlequin ni Pierrot. Il porte un chapeau en forme de cône, un costume blanc et une bosse dans le dos. Le peintre le représente tirant son origine d’un œuf de dinde, enlevé par un centaure, cuisinant et goûtant des gnocchis, se promenant avec un masque ou des chiens dansants, fusillé, pendu, jugé ou urinant. « Je suis une idée à qui il manque la chose », lui fait dire le philosophe dans l’un des nombreux dialogues entre le peintre et son modèle parcourant l’ouvrage, dans un dialecte napolitain truculent : « Lieggio comme a’nu piatto ‘e maccarune primma ca tu t’’o magne. »

      Reprenant une distinction entre le « zoe » et le « bios » désignant le corps biologique et le corps politique, Agamben s’interroge sur l’existence d’un mode de vie politique ayant pour seul objet la vie corporelle. Qu’aurait à nous apprendre, au-delà de son caractère comique, un personnage tel que Polichinelle ? La prise de conscience de l’impossibilité même de toute action comme seul et unique viatique, l’affirmation d’une puissance de dérision jusque dans l’abject et la conscience de la mort, un rire moins salvateur que péché originel de la déchéance à laquelle le corps reste voué. Polichinelle meurt et ressuscite, usurpe allègrement la place sacrificielle du Christ ayant fait de la résurrection des corps la seule promesse qui soit. « Polichinelle est simplement impolitique, il annonce et exige une autre politique, qui n’a plus lieu dans l’action, mais montre ce que peut un corps quand toute action est devenue impossible ». Son secret, conclut Agamben, « est que, dans la comédie de la vie, il n’y a pas de secret, mais seulement, à tout instant, une échappée. »

Giorgio Agamben, Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes, éditions Macula. 

Polichinelle : un usage du corps

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