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Blog littéraire.


Dans le noir

Publié par olivier rachet sur 14 Juin 2017, 13:59pm

    L’amnésie ne frappe que ceux qui ne veulent pas entendre que le corps aussi se souvient, que les sensations affluent toujours de toutes parts, sans aucune considération pour les lois du Temps. Dans son dernier roman monumental, António Lobo Antunes donne à entendre les voix diffuses et hésitantes d’une vieille dame à l’agonie. Elle a vécu son heure de gloire lorsqu’elle était comédienne de théâtre. Et un beau jour, la mémoire lui a fait défaut. Elle est seule, aujourd’hui, en compagnie d’une garde-malade et reçoit les visites du neveu de son mari, exaspéré que son héritage mette autant de temps à lui parvenir. Tout semble trivial pour qui s’apprête à quitter ce monde, à échouer comme une baleine ayant trop vécu, sur des rivages inconnus. Les motifs d’un tablier, les bruits les plus banals : tout devient étranger et semble suivre le cours d’une existence à laquelle on ne participe déjà plus.

    C’est alors que, selon le processus de mémoire involontaire déjà mis au point par Proust, les souvenirs surviennent, de tous les côtés à la fois. Les espaces et les temporalités se brouillent : l’enfance passée à Faro se cogne contre les années vécues à Lisbonne. Les figures du père et du mari se heurtent l’une à l’autre, dans une confusion mélancolique. Ce sont des bribes de mots et de phrases qui refont surface et nagent aux abords d’une conscience déjà aux abois. La rationalité n’est d’aucun secours pour ceux qui – malades incurables, agonisants, suicidaires – abordent le dernier cercle de cet enfer qu’on s’évertue à appeler existence. Une lucidité noire s’empare à plusieurs reprises d’un personnage dont un usage admirable du monologue intérieur permet d’élever la conscience au rang souvent du sublime : « tout s’use, c’est la vie, l’éternité foutaise, on naît, on grandit, on rouille, on meurt ».

    Quitter la vie, quelle affaire, semble se dire à lui-même le plus grand écrivain portugais contemporain ! La gorge de la protagoniste se souvient d’avoir souvent été nouée : qu’il s’agisse d’avaler une hostie, sous les injonctions d’une mère l’incitant à pousser Dieu avec de l’eau ou d’éteindre un sanglot qui vous étrangle. La vue aussi est parfois obstruée : « même avec des lunettes, le monde trouble » se dit à elle-même la vieille dame. Quelle image ou quel mot emporterons- nous au final ? Celle de ce crucifix dont on se souvient qu’il cognait contre le mur de sa chambre d’enfant lorsque ses parents faisaient l’amour ; à moins qu’il ne s’agisse de ce mot même d’amour que l’on aura été incapable de prononcer quand il l’aurait fallu : « je ne sais pas si je t’aimais, enfin c’est-à-dire je ne, c’est-à-dire je ne pourrais pas le dire, enfin c’est-à-dire je ne l’ai jamais dit ».

António Lobo Antunes, Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, éditions Christian Bourgois, traduction Dominique Nédellec. 

Dans le noir

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