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Blog littéraire.


Il importe de se trahir

Publié par olivier rachet sur 6 Juin 2017, 15:27pm

     Avec Antonin Artaud, René Crevel est l’une des ombres maudites du surréalisme. L’un de ceux qui résistèrent aux sirènes du groupe et n’eurent de cesse de faire sécession. Sans doute pour avoir commencé par ressentir la scission à l’intérieur de son propre corps. La solitude est la grande affaire de l’auteur de Mon corps et moi et de La mort difficile. Les textes inédits publiés par la Collection Fiction & Cie au Seuil proposent un florilège de la correspondance de l’auteur ainsi que la première ébauche d’un roman inédit L’arbre à méditation. Qu’il s’adresse à Klaus Mann ou à sa maîtresse Tota Cuevas de Vera, comtesse née au sein d’une grande famille Argentine, Crevel – qui, souffrant de tuberculose, écrit la plupart de ses lettres de Suisse où il est soigné – revient sur un isolement qui rappelle parfois l’internement forcé dans lequel se trouvera Artaud, quelques années plus tard : « Tout est si triste en moi et autour de moi que je crois à la mort de quelque chose » écrit-il, en 1928, à Blaise Allan. « A force d’être seul j’ai besoin d’être trois » dit-il à Étienne de Beaumont.

      Quand il se lance dans la rédaction de L’arbre à méditation, il opte alors pour une narration à la troisième personne pour laisser libre cours à des divagations plus décadentistes que surréalistes. Le goût du travestissement parodique rappelle souvent l’auteur des Moralités légendaires, Jules Laforgue, plus qu’il ne s’inscrit dans une veine révolutionnaire propre à l’écriture automatique. Le drame de Crevel, qui dit hésiter à rejoindre les rangs du Parti communiste, qui prendra parti en faveur d’Aragon lorsque celui-ci sera attaqué, au retour d’un voyage en URSS qui confirme le virage idéologique du Parti surréaliste ; son drame reste de ne concevoir la Révolution qu’en termes d’expérience intérieure. Comment rejoindre l’insurrection du groupe lorsque s’effondre en soi « le pont de chair et de l’âme » ? Empruntant à Barrès une définition assimilant l’amitié à une « solidarité intellectuelle », rien n’est plus cher pourtant à Crevel que le compagnonnage des dadaïstes et des surréalistes, eux qui ont entrepris « pour les sciences de l’homme le travail qui avait été celui de l’Encyclopédie pour les sciences naturelles. »

     L’histoire littéraire a beau jeu de rechercher la filiation entre la Révolution surréaliste et la révolte de la génération romantique, un siècle plus tôt. L’une serait la perpétuation moderne de l’autre, soit ! Il semble plus pertinent, comme nous y invite Crevel, de chercher à rétablir une filiation – plus philosophique, métaphysique en somme – entre les Lumières et les apôtres de l’inconscient freudien que furent les surréalistes. René Crevel avait commencé un travail de recherche sur Diderot et ne s’étonne pas de retrouver l’auteur du Neveu de Rameau sous la plume de Lénine. La question centrale reste celle du matérialisme athée à partir de laquelle se repense de fond en comble une philosophie de l’Histoire gagnée par des forces occultes que Freud diagnostique, dès 1930, dans Malaise dans la civilisation.

    Les rêves et les processus inconscients que les surréalistes explorent, avec la rage jubilatoire d’adolescents découvrant le puits sans fond du réel, n’a d’égal que la dévastation que subissent parallèlement les sociétés modernes. Que le ralliement au communisme ait pu être conçu comme un moyen de résister à des puissances mortifères relève moins de l’égarement que d’une nécessaire trahison dont Crevel revendique la force de frappe : « Il importe de se trahir, écrit-il ainsi à Georges Hugnet. La peur de se trahir, la prudence rationaliste, rationalisée, voilà l’ennemi. Cette peur de se trahir, elle est d’ailleurs une des traces de la peur qui affole, agite l’humanité dans les temps actuels, très médiévaux. » En sommes-nous définitivement affranchis ?

      « Prière de m’incinérer. Dégoût. » Tels seront les derniers mots de l’un des surréalistes les plus incandescents – avec Artaud et Jacques Vaché. L’épuisement aura eu raison de tous les ennuis.

René Crevel, Les Inédits, éditions du Seuil, Collection Fiction & Cie

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