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Blog littéraire.


Des roses, partout des roses

Publié par olivier rachet sur 8 Août 2017, 16:05pm

    Le voyage en Orient est l’un des topoï de la littérature romantique et post-romantique. Réel ou fantasmé, il est souvent le symptôme d’un mal dépressif consécutif aux bouleversements politiques ayant bousculé tous les repères, mis à bas des traditions séculaires. On rejoue alors le temps des croisades, on singe les époques de grandeur. On s’empêtre dans des idéaux héroïques qui cachent mal un secret instinct de domination. Il y a donc les nostalgiques des temps anciens, les réactionnaires d’hier et d’aujourd’hui ; il est aussi les curieux du temps présent, les explorateurs de contrées légendaires, les « voyageurs du Temps » comme Sollers appelle tous ceux qui franchissent avec allégresse les barrières de l’Histoire.

    Pierre Loti est sans conteste l’un de ces voyageurs enthousiastes. Le récit de voyage qu’il consacre à sa découverte de la Perse antique et moderne, Vers Ispahan, conjugue à la fois la relation détaillée d’un parcours éreintant, à travers le désert et les montagnes, et la description de sites mythiques suscitant une admiration non feinte. D’Inde, Loti rejoint alors le Golfe persique et se dirige en direction de Chiraz, où l’on rend encore à l’orée du XX e siècle un véritable culte aux poètes du Moyen Âge, Saadi et Hafiz : « On sait la destinée de cet Hafiz, qui commença par humblement pétrir du pain, dans quelque masure en terre de la Chiraz du XIV e siècle, mais qui chantait d’intuition, comme les oiseaux (...) ». De Chiraz, on se dirige vers le site de Persépolis dont on semble déjà connaître les principaux motifs.

    Les souvenirs d’enfance affluent alors, des livres d’Histoire aux récits légendaires. On songe à ces rois mages dont parle la Bible qui se dirigent, en direction de Bethléem, porteurs de myrrhe, d’encens et d’or. On se rappelle les textes d’Hérodote et de Xénophon, quand l’enseignement du grec et du latin constituait encore un préalable requis à la formation de tout honnête homme. Les noms de Darius et de Xerxès ne nous sont pas étrangers. Et l’on ne s’étonnera pas de voir avec quel intérêt Loti rencontre des survivances du culte zoroastrien dans lequel le feu est un élément primordial : « Donc, je les avais rencontrés pour la première fois vers ma douzième année, ces géants gardiens de tous les palais d’Assyrie, et c’était dans les images de certaine partition de Sémiramis, très souvent ouverte en ce temps-là sur mon piano ; tout de suite ils avaient symbolisé à mes yeux la lourde magnificence de Ninive ou de Babylone. »

    Là où les romantiques vouaient un culte dépressif aux ruines des temps anciens – culte que perpétue aujourd’hui le tourisme de masse, inculte et narcissique – Loti observe, non sans arrogance parfois, les écarts entre ses attentes et ses découvertes. Lointain ancêtre des Rica et Uzbek des Lettres persanes de Montesquieu, il s’étonnera de l’adoption par des officiels des goûts occidentaux ou de la curiosité excessive que l’on manifestera parfois à son égard, quand on ne lui interdira pas de pénétrer dans l’enceinte d’une vieille ville comme celle d’Ispahan.

    Ispahan, vers laquelle des mois durant convergent l’explorateur et ceux qui l’accompagnent dans son périple, notamment ces guides appelés tcharvadars. La route est longue, semée parfois d’embûches, là encore, réelles ou fantasmées. On séjourne de caravansérails en caravansérails. On rencontre parfois des Occidentaux, exilés en Perse pour des raisons souvent diplomatiques. Puis, la ville d’émail bleu s’offre à vous, dans toute son opulence. Non sans candeur, Loti s’étonne de la profusion avec laquelle les Iraniens portent ou distribuent à toute occasion des roses de toute beauté : « Des roses, partout des roses », s’exclame-t-il à plusieurs reprises.

    On pourra trouver parfois naïf le lyrisme avec lequel l’explorateur décrit ce qu’il a sous ses yeux : « une ville de terre et d’émail bleu qui tombe en poussière sous ses platanes de trois cents ans, des palais de mosaïques et d’exquises faïences qui s’émiettent sans recours, au bruit endormeur d’innombrables petits ruisseaux clairs », mais ce serait oublier que la beauté toujours se conquiert, d’arrache-pied, comme une promesse de poésie que les récits de voyage, dignes de ce nom, réalisent parfois avec justesse.

      Pierre Loti, Vers Ispahan, éditions Magellan & Cie.

Crédit Jalal Sepehr, "Red Zone" 2013-2015

Crédit Jalal Sepehr, "Red Zone" 2013-2015

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