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Blog littéraire.


Réjouir le hasard

Publié par olivier rachet sur 2 Août 2017, 09:25am

      Á la question ressassée de savoir s’il est encore possible d’écrire après Auschwitz et Hiroshima, Philippe Jaffeux se demande s’il est encore possible d’écrire de la poésie, après l’attentat perpétré en son temps contre le langage par Mallarmé. En faisant voler en éclats toute tentative de mise en page et en recherchant, à travers la « disparition élocutoire du poète », la destruction même du sens, l’auteur d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard consacrait, pour un siècle, les noces du nihilisme et du poétique. Épousailles préparées déjà par les fiançailles du romantisme et du symbolisme, prolongées en grande pompe par une lente et inexorable dislocation du poétique, tout au long d’un interminable XXe siècle où l’on vit la fureur de l’indicible côtoyer le mystère de l’invisible. De l’air, de l’air, semble s’être dit Philippe Jaffeux, repartons simplement du vide moteur et, à défaut d’abolir en prophète du néant le hasard, faisons-le jouir de tous ses pores : mettons à l’honneur les interstices, les intervalles, apprenons de nouveau à nous mesurer, sans extravagance ni arrogance, aux marges du texte ! Cultivons le hasar!

      Le recueil intitulé Entre prend le contre-pied de la tentative  mallarméenne avortée d’en finir avec la poésie et renoue avec les machineries textuelles dont étaient friands les avant-gardes littéraires dont on redécouvrira ici la force de frappe créative. Le dispositif est assez simple : le texte se construit de façon aléatoire à partir du lancer de deux dés. Le curseur se déplace d’un à onze espaces et dessine, çà et là, ces figures que l’auteur décrit comme « transcendantes » du cercle, du carré et du triangle. Cercle de la terre et du Temps, carré du ciel et de l’espace, triangle du désir. Rien de conceptuel mais une approche cosmologique de l’écriture qui n’est pas sans rappeler la poésie taoïste chinoise. Si le dispositif génère un éternel retour de phrases simples qui tentent de circonscrire la distance entre les êtres et l’éloignement que chaque sujet est toujours à lui-même, il crée surtout un mouvement perpétuel qui embrase la page d’écriture plus qu’il ne cherche à se complaire dans une mythologie du non-dire ou une sempiternelle affabulation de l’ineffable. Un feu sacré brûle de nouveau entre chaque interligne comme si la froideur du mécanisme ne jouissait que de s’enrayer. Car après tout, il n’est pas de hasard mais des rencontres plus ou moins étincelantes entre des lettres-atomes et des phrases-mouvement : « Des explosions de nombres entretiennent nos éveils enthousiastes ».

     Faire dérailler la machine n’est pas sorcier – à moins qu’il ne s’agisse justement de l’acte le plus sorcier qui soit – il suffit d’embrasser la polyphonie énonciative du réel. Bref, de renouer avec sa diversité pronominale. Un je côtoiera ainsi un tu et un il, se réunissant parfois en un nous que l’on imagine assez illusoire. Se mesurer à la dispersion des noms d’emprunt et à la dislocation même des patronymes, n’est-ce pas faire échec aux Pères/Pairs et réhabiliter la beauté du doute qui fait échec à la fossilisation du sens dont est friande une époque ayant supplanté le poétique par les écueils de la communication ? De la musique, avant tout chose, et pour cela tuez le père ! Entre les deux, il y a toujours une place pour la singularité du un, pour l’épiphanie de l’expérience, la mortalité de l’instant. Fissure au cœur même du réel dont semble témoigner une parole poétique qui n’a jamais été aussi proche de la physique quantique et d’une esthétique cubiste en plein renouveau.

       Philippe Jaffeux, Entre, éditions LansKine.

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