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Blog littéraire.


Ce crime qu'est la littérature

Publié par olivier rachet sur 12 Septembre 2017, 09:55am

    Sorj Chalandon sait sans doute mieux qu’un autre ce qui différencie la littérature du journalisme. Il n’appartient pas à cette catégorie d’auteurs naturalistes en lice pour les prix littéraires, vampirisant des faits divers pour pallier leur manque d’imagination. Si le roman s’ancre malgré tout dans le réel, c’est dans le puits sans fond qui est le sien. Dans un abyme où se côtoient les passions les plus sordides, les intérêts les plus assassins. L’homme est un loup pour l’homme, toujours, et l’état social est un état de guerre de tous contre tous.

    Le Jour d’avant prend appui sur un fait divers – la disparition de 42 mineurs morts à la fosse Saint-Amé de Liévin-Lens, le 27 décembre 1974 – mais pour mieux sonder la détresse des survivants et l’incommensurable force de frappe de l’amnésie sociale. Une famille est au centre du récit, les Flavent dont l’un des fils, Joseph, mourra des suites de ses blessures. Le narrateur, qui n’est autre que le frère de la victime, replonge dans une enfance marquée par une grande précarité. Les parents sont paysans ; leur progéniture rêve devant les films de Steve McQueen, pensant que la mine leur sera épargnée. Aucun misérabilisme n’est de mise. L’objectivité est de toute façon un leurre, puisque le narrateur fait partie intégrante de l’histoire.

    Tout l’art du roman – et l’on songe souvent à l’indigence du dernier prix Goncourt, véritable hallucination collective d’un public tétanisé par le chantage permanent à l’antiracisme – est d’épouser le point de vue d’un narrateur, décidé des années plus tard à venger la mémoire de son frère. Son épouse, Cécile, vient de mourir des suites d’une longue maladie – cette périphrase disant bien l’emprise du politiquement correct sur une époque incapable de penser la mort autrement que sur le mode de la litote ou de sa démesure spectaculaire –, Michel Flavent n’a qu’une idée en tête : retrouver celui qui fut responsable de la disparition des mineurs, sans n’avoir jamais été inquiété, un certain Lucien Dravelle, un de ces petits-chefs sans charisme et acariâtre.

    La vérité du roman est policière. Ce n’est pas la traque du suspect qui lui donne tout son sel, mais le scandale que constitue la tranquillité même du coupable. La paix sociale est à ce prix, la paix des familles aussi. Les criminels et les psychopates peuvent dormir sur leurs deux oreilles, leur folie est le socle sur lequel se fonde toute société. Le roman lui seul peut tout : il inquiète le crime et se venge des criminels. Le roman tue, et sans cette inquiétante puissance sacrificielle, il n’est que divertissement et récréation bourgeoise.

   On ne dévoilera pas ici les ressorts d’une intrigue riche en subterfuges et coups de théâtre. Le roman de Sorj Chalandon réussit aussi le prodige de mettre l’imposture au cœur de son récit. Preuve s’il en était que dans sa quête intranquille de la vérité, l’écriture romanesque, souvent pavée de bonnes intentions, s’honore d’affronter le diable en personne. Appelons ce mal : volonté de puissance, lutte des classes, perversion. Admettons que le roman réussisse toujours là où toute écriture informative échoue, fût-elle d’ailleurs romanesque. Sans doute faut-il être armé d’une solide constitution psychique pour éviter les pièges de la mondanité littéraire dans lesquels tombe la plupart des noms qui s’affrontent dans les sélections de la rentrée dite littéraire. La littérature ne rentre nulle part, si ce n’est dans les tréfonds de la conscience, qui reste et demeure criminelle.

        Sorj Chalandon, Le Jour d’avant, éditions Grasset.

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Penseur masqué 23/09/2017 17:28

Totalement d'accord avec ce que vous dites sur les prix littéraires, et votre article donne envie de lire Le jour d'avant. seul hic, il faudra que je m’entraîne à prononcer le prénom de l'auteur avant de le demander à mon libraire.

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