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Blog littéraire.


Comme si notre amour était une image

Publié par olivier rachet sur 23 Septembre 2017, 14:44pm

   « L’image, la seule, celle d’un corps de femme, nu. » Dans un essai consacré aux liens entre l’image et le texte dans l’œuvre de Jacques Henric – Jacques Henric, entre image et texte (éditions Tinbad) – Guillaume Basquin rendait hommage à l’un des romanciers et essayistes ayant non seulement traversé l’aventure Telquélienne sans dommages collatéraux, mais ayant creusé le sillon d’une interrogation, pour ne pas dire d’un mystère : celui de la prééminence de l’image sur l’écrit. Prééminence ne signifiant pas ici seulement suprématie, mais origine caverneuse de l’une par rapport aux conditions d’émergence de l’autre. Qu’on retourne à la naissance de l’art, dans les grottes de Lascaux, dont Jacques Henric raconte qu’elles furent l’une des révélations esthétiques les plus importantes de sa vie, pour bien comprendre de quoi il est ici question.

   Au commencement n’était vraiment pas le Verbe, encore qu’il ne soit pas anodin que celui-ci se soit incarné. Au commencement est la cavité, la paroi, l’anfractuosité à partir de laquelle l’on s’apprête à projeter, beaucoup moins le fruit de ses perceptions ou de ses observations, que des images mentales entêtantes, que l’on appellera désir ou pulsion scopique ; c’est du pareil au même. De la grotte de Lascaux à la camera obscura de la Renaissance, on voit bien qu’il n’y a qu’un pas. De là naîtra la photographie, une écriture certes, mais qui s’apparente moins à la capacité de réfléchir la lumière qu’à la volonté hallucinante de fixer ses vertiges, de se confronter au trou noir, à l’antre obscur, au visage peut-être de Méduse si celui-ci prend la forme, moins d’une chevelure ébouriffée, que d’une bouche géante aux dents acérées, à l’image du centre névralgique autour duquel se peignent les tableaux de Willem de Kooning :

   « Il est beau ce mot d’ouverture qui indique par un chiffre quelle quantité de rayons de lumière utiles va laisser passer le disque opaque de l’appareil photo désigné, lui, par un terme emprunté à l’anatomie humaine : le diaphragme. » écrit ainsi Henric dans Légendes de Catherine M.

   On perçoit bien ce dont il est question avec un ouvrage qui s’organise autour de nus photographiques qui ne demandent qu’à être lus. Jacques Henric le répète : il est écrivain, pas photographe. Et s’il accumule, avec autant de passion, ces photos, essentiellement d’ailleurs en noir et blanc, de sa femme ; ce n’est pas en collectionneur aguerri, mais bien plutôt en artiste avant-gardiste, pour lequel l’art n’a de raison d’être que d’affronter à la fois le mystère des corps et de penser les conditions d’émergence de tout acte de création. Que révèle, non du modèle, mais du geste même de photographier, un instantané photographique, un cliché comme pris à la dérobade ? Quel rituel ici s’accomplit lorsque le modèle entrouvre sa robe pour révéler son anatomie et que s’enclenche la prise de vue ? Quelle cérémonie se rejoue, de quel sacrilège s’agit-il ?

   « Ce n’est pas le sexe, c’est l’instant » écrit Jacques Henric. Ce sont tous les instants qui sont ici convoqués, dans une expérience intérieure dont l’horizon est cet impossible dont parlait Bataille. Les poncifs ont la vie dure, les clichés photographiques ont, semble-t-il, la vie éternelle pour eux. Non cette immortalité de pacotille qui rate toujours le coche épiphanique de l’instant, mais cette éternité rédemptrice dont nous parlent les textes sacrés. C’est aussi en convoquant le Talmud et les Pères de l’Église que l’ouvrage approche au mieux cette aura de la photographie dont parlait Walter Benjamin. La querelle des icônes n’a peut-être pas totalement disparu. Elle se serait déplacée sur le terrain d’une spectacularité/d’une spectracularité où la croyance aveugle en l’image fait parfois office de pensée. Á ce nihilisme iconophage, Henric oppose une pratique jouissive et détachée de la déprise (de vue). Une quête sensible de la vérité, qui passe toujours par une traversée des corps et de l’âme qui en est la forme :

   « Ne pas se tromper dans l’ordre des évènements.

   La Révélation : Vous n’avez pas aperçu une figure, vous avez entendu une voix.

   La Rédemption : cette fois, c’est bien une figure, c’est bien une image, la face de Dieu avec lumière qui irradie : la vérité. »

  Jacques Henric, Légendes de Catherine M., éditions Denoël.

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