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Blog littéraire.


Je vous salue Sarajevo, Alep, Damas

Publié par olivier rachet sur 26 Septembre 2017, 10:33am

     Quel est le féminin d’imposteur, se demande Tiphaine Samoyault, dans un récit consacré à la fois à son expérience d’enseignante à Sarajevo, dans les années 90, et à une vie intime et amoureuse dans laquelle les rapports de force ne sont bien souvent que le prolongement de la politique, mais par d’autres moyens ? L’auteur(e) observe que la plupart des activités en lien avec la loi, de même que tout ce qui a trait à la marginalité, n’ont bien souvent pas d’équivalent féminin. Brigand, malfaiteur, bandit, escroc, faux-monnayeur, assassin, tyran ou oppresseur, d’un côté ; bâtonnier, juge, juré, censeur, de l’autre. Qu’en est-il de l’imposture lorsque celle-ci prend le visage de l’engagement politique ?

     L’auteur n’est pas la seule, dans ces années terribles de la guerre en ex-Yougoslavie, à soutenir les musulmans bosniaques massacrés par les serbes. Le mot de sniper entre alors dans le vocabulaire usuel, et n’en sortira plus. Est-ce le destin de l’Europe qui se joue alors dans les Balkans ? La répétition de conflits ayant produit la première guerre mondiale, dont on se souvient qu’elle débuta aussi à Sarajevo ? Ou le devenir même des Lumières, dont se targue un continent devenu le plus ardent défenseur des droits universels de l’homme et du citoyen ? On croise Ariane Mnouchkine, Jean-Luc Godard. Les conversations entre amis, de retour à Paris, interrogent ce que Jean-Claude Milner définit comme étant le paradigme des Lumières, celui d’une « société qui se pense comme un tout illimité, alors qu’elle devrait travailler, comme la politique, sur des totalités restreintes. »

    L’auteur(e) revient sur une confusion, dont parlait déjà Primo Lévi dans Si c’est un homme, entre le terme de « musulman » utilisé dans les camps d’extermination pour désigner les juifs à l’article de la mort, ayant subi une humiliation telle que le fait de simplement relever la tête était au-dessus de leurs forces ; et le terme allemand de « muschelmann » désignant un homme-coquillage, recroquevillé sur lui-même. Le musulman était-il déjà ce synonyme de « perdant radical » dont parle l’auteur, ce qui expliquerait le désintérêt certain des nations européennes à l’égard du nettoyage ethnique qui avait alors lieu en ex-Yougoslavie, ainsi que la xénophobie à l’égard des musulmans devenue aujourd’hui en Europe la règle. Défendre alors les opprimés d’hier, les migrants et réfugiés d’aujourd’hui, est-ce une posture, s’agit-il de s’acheter à bon compte une conscience ou de ne rien céder à la conception que l’on se fait de l’éthique personnelle ? Au hasard des nombreuses conversations rapportées par la narratrice, une frappe par la justesse de sa vision de ce qu’est justement la politique : « Nous n’étions pas tous d’accord, mais nous nous entendions sur le fait que la politique se contente de composer avec ce qui existe, pas avec ce qui manque. »

     Alors, si l’on peut avoir parfois l’impression de devenir cette « bête de cirque » qui donne son titre au récit ; peut-être le jeu en vaut-il la chandelle ? S’exposer, même au ridicule, reste toujours préférable au consentement passif et résigné. Les Européens s’honoreraient de retrouver le sens de cette éthique. Je vous salue, Syriens, Tunisiens, Libyens, Irakiens. Soyez les bienvenus chez nous !

Tiphaine Samoyault, Bête de cirque. Sarajevo (1995-2010), éditions du Seuil, Collection « Fiction & Cie ».

@Godard/Film Socialisme

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