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Blog littéraire.


Les oliviers brûlent

Publié par olivier rachet sur 6 Septembre 2017, 16:16pm

     « Quand le substantif principal vous manque, comment construire un récit ? » se demande la narratrice du dernier roman d’Alice Zeniter : L’Art de perdre. Sans doute est-ce d’ailleurs ce manque, cette faille qui alimentent le moteur même d’une écriture qui se propose ici d’approcher la mémoire meurtrie de la guerre d’Algérie, à travers l’épopée douloureuse de trois générations.

     Génération des grands-parents, tout d’abord, en les personnes d’Ali, de Yema et de leur progéniture, ayant vécu dans le village de Palestro, en Kabylie. L’Algérie était alors un département français et le tribut payé par ces français d’Algérie à la première et la seconde guerre mondiale constituait une dette inaléniable. Le grand-père a combattu les nazis, aux côtés de ses compatriotes de métropole. Mais quand le mouvement de résistance contre l’occupant commença à s’organiser, lui et ses frères d’armes – ces harkis dont le nom-même suscite les interrogations de la narratrice – furent au mieux considérés comme des traîtres à la patrie, au pire furent sauvagement assassinés.

      La famille s’exile alors, en compagnie de ses enfants ayant survécu, en direction de la métropole. Ils vécurent un temps, au camp de Rivesaltes : « on ne leur a pas ouvert les portes de la France, écrit la narratrice, juste les clôtures d’un camp. » Puis vint le temps de l’installation et d’une incompréhension grandissante entre la première et la deuxième génération. Le fils Hamid connaîtra les affres d’une intégration, qui dans les années 60-70, était encore vécue sur le mode de la conquête et de l’affranchissement. La révolte ne tardera pas à naître, cependant, entre les pères et les fils ; les uns travaillent pour donner à leurs enfants la chance de réussir, les autres incriminent l’intériorisation par leurs aînés d’une condition d’infériorité : « Ali regarde son fils à qui la langue ancestrale se refuse, devant qui elle se dérobe, son fils qui parle la langue des anciens oppresseurs au moment où il prétend comprendre les opprimés mieux que lui. »

    L’incompréhension atteint, peut-être, son paroxysme avec une troisième génération ne sachant pas comment se situer dans cette histoire familiale, faite de non-dits et de silences plus ou moins coupables. Cette génération, incarnée par la petite-fille Naïma, frappée de plein fouet par le piège tendu par les attentats islamistes. Alice Zeniter a mille fois raison : cette guerre d’indépendance qui, pendant longtemps, n’a pas dit son nom, continue de meurtrir une société française incapable de penser/panser son Histoire coloniale autrement que sur le mode contraint de la repentance ou de la volonté de vengeance. Timidement, la narratrice avance une troisième voie, non médiane, mais néanmoins marquée par le sceau de l’échec et de la perte. Qu’y-a-t-il à gagner à sans cesse agiter les spectres du passé ? En citant un poème de l’écrivaine américaine Elisabeth Bishop où il est question de cet « art de perdre » qui donne son titre au roman, Alice Zeniter plaide aussi pour une véritable reconnaissance du droit du sol. Imagine-t-on un arbre dont les racines ont été arrachées continuer de donner des pousses dans un pays différent ? Les oliviers ont brûlé, de part et d’autre de la Méditerranée. Acceptons enfin que de toutes jeunes pousses soient considérées comme des français à part entière. Les candidats au djihadisme seraient beaucoup moins nombreux.

          Alice Zeniter, L’Art de perdre, éditions Flammarion.

 

@Yassine_Belahsene

@Yassine_Belahsene

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