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Blog littéraire.


Aimer, tout était là

Publié par olivier rachet sur 23 Octobre 2017, 16:05pm

   À quoi tient parfois la décision qui engage toute une vie, qui la dégage des « humains suffrages » dont parle Rimbaud ? Tout quitter, abandonner une famille et ce que les salariés du Temps appellent une situation. Partir, fuir. Le motif de l’exil et de l’expatriation, qui donne son titre au dernier roman de Marcelin Pleynet, permet de dessiner le destin d’un protagoniste qui s’affranchit, dès les premières pages, d’un quotidien englué dans la monotonie et le mensonge. Rom est urbaniste, originaire de la ville de Sopot, en Pologne, dont le nom provient d’un mot slave désignant la « source ». De son vrai nom, Roman Borowski. Il a épousé une jeune femme prénommée Halina avec laquelle il eut deux enfants jumeaux, deux fils dont l’avenir nous restera inconnu. La police le traque pour les sympathies communistes qui sont les siennes, le pousse à fuir en raison de ses penchants homosexuels. S’expatrier, n’est-ce pas déjà fuir ces assignations identitaires qui vous enferment dans ces cases que sont la nation, l’idéologie, le sexe ? C’est à ce prix, seulement que l’amour pourra être réinventé.

   Avec un art tout en délicatesse de l’ellipse, le narrateur relate les étapes vagabondes d’une vie, qui conduiront Rom à rencontrer une nouvelle femme, de quinze ans son aînée, claveciniste. Son prénom, Odette, est un parfum proustien, une réminiscence sensible. Une partition où les sons mélodieux du clavecin résonnent avec les couleurs des jardins et des cieux que le narrateur décrit avec la justesse d’un peintre. Si le roman est un genre promis encore à un bel avenir, ce n’est sans doute pas dans sa capacité à détailler les péripéties qui font perdre le(s) sens de la vie, mais dans l’art subtil qui est le sien de creuser l’opulente richesse des sensations. Marcelin Pleynet a été, avec Sollers, Henric ou Guyotat, un telquélien pur et dur, pour lequel l’aventure de l’écriture avait réussi à supplanter l’écriture de l’aventure, pour reprendre les termes de Jean Ricardou. Son art romanesque atteint ici sa plus belle perfection en devenant une expérience sensible ouverte au dérèglement de tous les sens : « Toutes les fois qu’un souffle d’air passe, Rom respire le parfum délicieux des fleurs, comme dans la nuit niçoise le mélange des pins et des orangers. »

   Dans un dernier chapitre intitulé « Le Royaume », en référence aux Illuminations épiphaniques de Rimbaud citées en épigraphe, nous retrouvons Rom, au jardin du Luxembourg, contemplatif. L’aventure pourrait, une nouvelle fois, être relancée. Les dés jetés pour abolir le hasard. Le désir de sortir de soi et de s’échapper du Temps semble toujours plus fort. Mais un jardin édénique s’offre toujours à celui qui, patiemment, sait y ressourcer son âme. Entre chaque ligne de couleur, sur la partition colorée de l’existence, on entend comme en écho cette phrase de Heidegger vers laquelle semble converger chaque phrase de ce récit magnifique :

« Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie de ce qui vient en présence. »

   Le corps acquiesce. La pensée touche ici le cœur des sensations. Un paradis terrestre vous ouvre ses portes. Pariez donc, vous êtes innocents.

Marcelin Pleynet, L’expatrié, éditions Gallimard, Collection « L’infini ».

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