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Blog littéraire.


L'habitation des femmes

Publié par olivier rachet sur 19 Novembre 2017, 17:54pm

   Est-il un écrivain masculin autre que D.H Lawrence qui se soit autant préoccupé du plaisir féminin : de ses modalités, de ses manifestations sensibles, de ses manquements ? Rien d’étonnant à ce que l’auteur de La vie sexuelle de Catherine M. s’intéresse à son tour à cet écrivain si mal connu. On connaît L’amant de Lady Chatterley dont on ignore bien souvent qu’il exista trois versions différentes. On a en tête les adaptations cinématographiques dont Catherine Millet a raison de préciser qu’elles échouent à rendre compte, non de la sensualité de l’œuvre, mais de son irréductible intériorisation du plaisir érotique.

   Que la jouissance soit aussi, et avant tout, une affaire d’image, toujours plus ou moins mentale, n’échappe pas à la spécialiste de l’art contemporain qu’est Catherine Millet. Les pérégrinations qui conduisirent Lawrence en Australie, puis au Nouveau-Mexique donnent sans doute lieu aux plus belles pages de l’essai. On y voit un homme, en compagnie de sa compagne d’alors, quitter un continent européen où la folie rôde pour rejoindre des espaces inexplorés, des contrées inouïes. Très tôt, l’écrivain se détache du milieu puritain qui l’a vu naître, une Angleterre victorienne qui, en ce début du XXe siècle, continue de corseter les désirs et de s’opposer à l’émancipation sexuelle des femmes ; car le plaisir se conquiert tout comme les suffragettes lutteront pour conquérir des droits civiques et citoyens. Rappelons que les femmes britanniques acquerront le droit de vote, au lendemain de la première guerre mondiale.

    La découverte de nouveaux horizons et continents – au début du XXe siècle, beaucoup d’hommes et de femmes n’avaient jamais eu le loisir de voir la mer – s’apparente à une exploration de l’infini des espaces dont Millet montre admirablement qu’elle est analogue à la découverte en soi du plaisir érotique. « Les personnages de Lawrence, écrit-elle, livrent leur intimité à l’eau, à l’air et aux astres. »

   L’immensité de paysages australiens en grande partie inhabités, l’aridité voluptueuse des paysages mexicains deviennent, sous la plume de Lawrence, la métaphore du vertige érotique qui s’empare de ses personnages féminins. « On ne compte pas le nombre de personnages féminins, écrit à ce propos Millet, dans tous les récits de Lawrence, qui prennent l’initiative, je veux dire l’initiative sexuelle. » Constance Chatterley est loin de détenir l’exclusivité de l’affranchissement sexuel qu’elle incarne aujourd’hui pour nous : Lettie, Anna ou Kate du Serpent à plumes sont aussi, à leur façon, des amazones du sexe, dans toute son innocence et sa liberté consentie qui le caractérise.

    On mesure combien ces héroïnes édéniques n’ont guère d’équivalent dans la littérature française. Peut-être faudrait-il rechercher du côté des peintres, en l’occurrence de Paul Gauguin, pour trouver l’équivalent de cette volonté de s’arracher au rigorisme moral pour retrouver la plénitude innocente des sensations ?

    S’il est une étude particulièrement fouillée de l’univers de Lawrence, cet essai, intitulé amoureusement Aimer Lawrence, réjouit d’autant plus qu’il comporte une dimension introspective des plus intéressantes. On regrette parfois que les lignes consacrées par Catherine Millet à l’éveil en elle du désir – incroyable scène où l’adolescente qu’elle était découvre les plaisirs de la masturbation, couchée aux côtés de sa mère qui la traitera de « vicieuse » –, à la découverte de la dissymétrie fondamentale entre les jouissances masculine et féminine – dont elle montre le caractère narcissique de l’une, résidant dans la capacité à voir en face son sexe en érection ; et l’aspect plus invisible et intériorisé de l’autre, les femmes mouillant ne voient que difficilement la manifestation de leur désir – on regrette que ces pages ne soient pas aussi nombreuses. Elles éclairent aussi le rapport, en partie aussi dissymétrique, que les hommes et les femmes vouent à l’art, et aux arts visuels en général ; la pulsion scopique variant sans doute en fonction de la pratique sexuelle qui serait la nôtre. Un vaste continent de réflexion est ouvert : avis aux amateurs et aux amatrices de poursuivre l'aventure. Dis-moi quels sont tes vices, raconte-moi comment tu jouis : je te dirai quel artiste tu es, mais aussi quel critique ou quel écrivain plus ou moins faussaire tu incarnes !

   Aussi n’est-il pas anodin que Millet cite, à plusieurs reprises, Bataille ou Henric dont elle partage la vie. Toute littérature digne de ce nom est inséparable de l’existence que l’on mène : de ses ratages, de ses débordements, de ses extases. Toute littérature digne de ce nom est une mise à nu de son corps, de ses fantasmes et des angoisses qui leur sont corollaires. S’approcher du précipice que chacun est pour soi, telle est l’aventure amoureuse, telle est l’image de toute entreprise artistique. « Ce qui est en nous invisible est plus grand que nous. » Ce n’est pas seulement de plaisir et de jouissance que nous parlent Lawrence et Millet, mais de la puissance même de l’art. Fascinant !

Catherine Millet, Aimer Lawrence, éditions Flammarion.

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