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Blog littéraire.


Je voulais être poète

Publié par olivier rachet sur 7 Décembre 2017, 16:27pm

   On connaît le mythe du Phénix, cet oiseau mythologique renaissant de ses cendres. On n’en reste pas moins sceptique devant les perspectives d’immortalité ou de postérité auxquelles rêvent parfois les poètes. Lire les derniers cahiers du poète et romancier marocain Mohammed Khaïr-Eddine, rédigés en août 1995, alors qu’il recevait les derniers soins avant de disparaître, est une expérience troublante. On a en mémoire ces images du poète et cinéaste russe, Andreï Tarkovski, tournées, dans les dernières années de sa vie, par son ami et cinéaste lui-même, Chris Marker. La mémoire se souvient de La Passion selon Saint-Matthieu de Bach, tout comme le lecteur de ce dernier journal de Khaïr-Eddine se souviendra de ce chant du loriot et de tous ces oiseaux auxquels il est fait allusion. La musique savante, écrivait Rimbaud, manque à notre désir. L’écriture musicale souvent heurtée, syncopée du poète francophone d’ascendance berbère – dont on peut relire Soleil arachnide ou Le déterreur pour leur violence visuelle et verbale – fait ici place au désir d’écrire des psaumes, à la gloire d’un Dieu auquel il est souvent fait référence : « Écrire une centaine de Psaumes pour rendre hommage à Dieu, mon créateur. Ce seront des psaumes modernes. De la pure poésie. Un bouquet de joie. »

   Les tracas du quotidien sont très vite supplantés par les souvenirs qui affluent. Souvenirs des années d’exil que le poète passa en région parisienne et à Paris. Souvenir des amitiés avec de nombreux artistes et poètes dont Khaïr-Eddine apprend parfois, par hasard, la disparition : Jacques Berque, André Laude, Pierre Bernard ; mais aussi Léon-Gontrand Damas, l’un des poètes de la négritude quelque peu tombé dans l’oubli. Son évocation est l’occasion de faire le point sur la notion tant galvaudée de « francophonie » qui continue encore aujourd’hui de désigner, non sans condescendance, la langue de ceux que l’on exclut de la communauté nationale : « Ce terme générique ne recouvre absolument rien. Les tenants de la langue française sont ceux qui écrivent des livres importants et universels et non ces singes obtus qui paradent au-devant de la scène et qui obstruent le petit écran. La langue et la littérature française n’ont que faire de ces nouveaux satrapes d’un pouvoir inexistant. De Gaulle, Malraux, qui savaient que ce mot de francophonie était vide de sens, ne s’en servaient pas. Ils lui préféraient le terme de communauté française. Et puis quoi ? La France actuelle ne fait strictement rien pour la défense de sa langue. Tout se résume à l’économie. » Le constat ne s’est-il pas aggravé, vingt ans après ? Souvenirs enfin des collaborations à différentes revues telles que Souffles, Les Lettres nouvelles ou Présence africaine. Qu’en est-il 20 ans après de la littérature ? Des revues tentent tant bien que mal de résister, certaines apparaissent avec tout le fracas de la nouveauté et la certitude que les révolutions passent toujours par le langage. On imagine aujourd’hui assez bien Les Cahiers de Tinbad accueillir en leur sein les poèmes novateurs et intransigeants de Khaïr- Eddine, parier sur une radicalité toujours nécessaire.

   Au final, c’est bien cette radicalité d’un homme n’ayant jamais cédé sur son désir, ayant eu le courage d’affronter les tyrannies et de décrire les insupportables conditions d’existence qui furent celles de ces immigrés marocains, algériens arrivés en France, dans les années 60-70, que l’on retiendra. À l’article de la mort, le poète règle ses comptes avec les femmes l’ayant empêché de mener à bien son travail de création et clame son amour immodéré pour l’écriture et la littérature. Un bréviaire, sans doute, en ces temps de détresse : « Je n’ai que trop souffert de certaines femmes. On ne gagne jamais rien avec elles. Elles m’ont beaucoup nui. Et nui à l’écriture. Il y en eut deux dont la seule présence était une garantie de stérilité. Des années ont passé comme ça sans le moindre écrit, sans rien. Le néant. Dieu m’en a délivré. Rien de tel pour l’écrivain qu’une solitude paisible seule capable de l’inspirer. »

Mohammed Khaïr-Eddine, On ne met pas en cage un oiseau pareil (Dernier journal, août 1995), éditions William Blake & Co. Edit.

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