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Blog littéraire.


Le monde est en morceaux

Publié par olivier rachet sur 27 Décembre 2017, 11:18am

  En 2005, une exposition réunit deux toiles de Manet, qui au départ n’en formaient qu’une. On peut toujours voir Au Café au musée de Winterthour ; Coin de café-concert, à la National Gallery de Londres. À l’occasion de cette exposition temporaire, Pierre Michon écrit un texte magnifique, traduit d’abord en allemand, que l’on découvre enfin dans sa version première.

  Le motif central de la table, qui donne son titre à l’ouvrage, intéresse tout d’abord celui qui ne se contente pas de décrire, selon le procédé antique de l’ekphrasis, les deux toiles ; mais raconte aussi en creux l’Histoire qui a cours en 1878. Sept ans après la Commune de Paris, après que le corps liant des rois et des empereurs eut définitivement disparu derrière les oripeaux du gouvernement démocratique. La table sépare, mais réunit aussi paradoxalement des êtres que tout oppose : un couple de bourgeois que le narrateur imagine représenter une comédienne et le peintre lui-même, un couple de prolétaires constitué par la serveuse et un ouvrier accoudé à la table avec l’insolence de ceux qui attendent leur sacre. À la canne aristocratique a été substituée la virilité de la pipe démocratique.

  Cette table rappelle à Michon la tablée de Judée, l’autel sur lequel se célèbre l’Eucharistie qui pour Agnès Castiglione, qui rédige l’introduction de l’ouvrage, représente la quintessence du style de l’auteur : « L’écriture de Pierre Michon, écrit-elle, est eucharistique. Il recherche en chacun de ses récits le miracle de la présence réelle qui, sur le mode épiphanique, fera surgir les figures du néant par la force et la puissance du verbe. »

  On sait que Manet découpait souvent ses toiles. Les historiens de l’art s’affolent et se fondent en excuses, ne sachant quelle explication donner à ce geste barbare. On invoque des raisons économiques, parfois esthétiques. Mais cette brutalité exaspère, quand elle n’abrutit pas tous ceux qui recherchent un sens. Bien avant les impressionnistes, Manet prend la mesure des possibilités techniques de cadrage qu’offriront la photographie et le cinématographe. En découpant ses toiles, le peintre accomplit un véritable travail de montage, digne des plus grands réalisateurs russes et américains à venir. Pierre Michon ne va pas, pour les deux œuvres dont il est ici question, jusqu’à parler de montage dialectique, mais il donne à ce geste de découpe une intention politique bien réelle : « Ce qu’il a scié, marbre ou toile, c’est la tablée fondamentale des faubourgs de Jérusalem, celle autour de laquelle l’amour est donné, que l’amour organise. Nous sommes séparés et cloisonnés, divorcés, le lien a disparu, la belle continuité lisse de l’amour et de la tablée. Le monde est en morceaux, les petits atomes roulent chacun pour soi sur le clinamen. Manet avec ses ciseaux le ratifie. »

  Que reste-t-il, dès lors, de nos amours, de nos combats, de nos vertus ? L’épopée, vers laquelle aspire toute l’œuvre de Michon, a bel et bien été supplantée par de courts récits poétiques en prose, aérolithes signant la séparation qui traverse désormais chaque existence. Que reste-t-il, sinon des vestiges de significations, des atomes de formes et de couleurs ? Des petits pans de mur jaune, des cieux en éclairs et en ressacs, des détails en peinture chers à Daniel Arasse. Des contre-plongées aériennes, des corps nus bandant de désir, une origine du monde sans queue ni tête.

  Et pour Michon, des chapeaux haut-de-forme, des couvre-chefs qui sont autant de manifestations épiphaniques d’une volonté farouche d’élévation. Tel ce gibus qui règne en maître dans les deux toiles de Manet : « On peut s’arrêter sur ce monument, le gibus, que le dix-neuvième siècle a miséricordieusement donné à l’homme pour s’évader vers le haut, cette transcendance portative qui a disparu comme l’auréole et l’aura, et qui ne nous est plus connu que par les traces archéologiques magistrales que nous ont laissées Courbet, Fantin-Lantour, Degas, Manet surtout. »

             Pierre Michon, Tablée, éditions de l’Herne.

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