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Blog littéraire.


Proses évangéliques

Publié par olivier rachet sur 17 Décembre 2017, 18:35pm

  Combien est étrange cette vogue éditoriale des correspondances amoureuses ! Camus, Claudel, Sollers ; en quelques semaines, de grands écrivains nous ouvrent le secret de leur alcôve ou presque. Correspondance pléthorique entre Camus et Maria Casarès, interrompue brutalement par la mort accidentelle de l’auteur. Correspondance choisie entre Sollers et Dominique Rolin que l’auteur de Femmes semble avoir conçu comme un journal de création. Là réside sans doute la grande différence qui sépare les correspondances post-mortem de ces morceaux choisis forgeant une légende amoureuse et littéraire, bref sculptant par avance une statue de commandeur pour l’éternité. Lettres à Ysé rassemble, de son côté, les lettres envoyées par Claudel à Rosalie Vetch pendant plus de quarante ans.

   Paul Claudel est encore vierge lorsqu’il rencontre, en 1900, sur un paquebot qui le conduit en Chine, une jeune femme dont il tombe éperdument amoureux. Sollers a beau s’enorgueillir de la rapidité avec laquelle s’effectue son passage à l’acte – les premières lettres sélectionnées de sa correspondance passent en quelques mois du vouvoiement respectueux au tutoiement complice des amants – Claudel le surpasse dans l’expression de ses vertiges, en passant de l’un à l’autre dans une seule et même phrase : « si occupée que vous soyez, vous pouviez cependant m’envoyer deux lignes, une carte-postale, et un mot de toi, ma chérie, m’aurait rendu si heureux ! »

   Nous sommes en février 1905, le poète écrit du Consulat de France à Foutcheou, sur le ton du reproche et de la confidence intime. Cette jeune femme, qui inspirera le personnage de Ysé dans Partage de midi et celui de Doña Prouhèze dans Le Soulier de satin, restera, pour le meilleur et pour le pire, son seul et unique amour. Est-ce une question de préséance, mais le premier amour demeurera pour Claudel exclusif. Sans doute s’agit-il surtout d’une question de sacralité. Dans une lettre datée du 6 avril 1924, après que le poète eut subi de la part de Rosalie une « horrible trahison » puisque qu’elle rencontra, enceinte de leur fille Louise, un autre homme, Claudel confesse : « Notre vie a l’air d’une vraie parabole. » Ses lettres doivent se lire en contrepoint du récit que fait le poète de sa conversion. Sa foi interfère en permanence entre son amante et lui, mais ne vacille jamais. Ses lettres à elle nous resteront à jamais inconnues, puisque, sous l’emprise de la double vie qui est alors la sienne, le poète n’a de cesse de les détruire, quelques jours après les avoir lues.

   Ce qui frappe est la disparition progressive de l’effusion lyrique au profit de questions purement matérielles. Claudel semble vivre cet amour de jeunesse, en termes de sacrifice et de perpétuelle pénitence. Rosalie continue de lui réclamer de fortes sommes, alors même que leur fille est en âge de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Comme le défendent les évangiles, la femme d’autrui ne doit pas être convoitée et Rosalie était mariée quand Claudel l’a connue. Aussi porte-t-il en lui le remords d’avoir conduit une mère et sa fille dans un état de souffrance. Elles le lui font en tout cas payer. Aveugle et pathétique Claudel, parfois ; aveuglement de la foi elle-même, quelle qu’elle soit !

 La plupart des lettres regroupées dans cette correspondance passionnante sont expédiées de Chine et du Japon, où l’ambassadeur qu’était aussi le poète resta en poste pendant plusieurs années. Le sentiment amoureux, et là est sans doute l’un des autres points communs avec les correspondances de Camus et de Sollers, se nourrit de l’absence et d’une distance devenue aujourd’hui incompréhensible : « À quoi bon écrire à celle qui est si loin ? on a le sentiment que la lettre n’arrivera jamais, le cœur va plus vite » lit-on en 1921. Ces propos laissent songeur tous ceux qui souffrent de l’emprise des communications instantanées sur nos vies amoureuses. Quelle expérience est aujourd’hui la nôtre du désir et du manque qui lui est corollaire ? Savons-nous bien ce qu’aimer veut dire ; quant à la foi et à l’espérance, peuvent-elles se penser en dehors de l’idée toute faite, pour ne pas dire dogmatique, de la radicalité ? « Si l’on devait perdre le désir, j’aimerais mieux l’Enfer ! » reconnaît Claudel.

   L’intérêt, et non des moindres, de ces lettres est de constituer enfin les coulisses d’une œuvre théâtrale et poétique en train de se construire, dans le mystère même qui est celui de la création. Des notations sensibles seront reprises dans Partage de midi, mais aussi dans la plupart des poèmes – des odes aux Psaumes, en passant par des proses évangéliques. La passion amoureuse, à l’image de celle du Christ, se perpétue dans sa transfiguration mystique qui n’est que l’autre nom de l’œuvre d’art. La chair souffrante se fait encre et les versets transposeront en rythmes et en souffles les pulsations mêmes d’un sang qui n’arrêta jamais de battre. La poésie est le prix de ce sacrifice que l’on appelait alors amour : « Tu étais si jolie à Paris sous tes cheveux blancs, comme une rose sous le givre dans ta robe de soirée rose, – et aussi autrement. »

         Paul Claudel, Lettres à Ysé, éditions Gallimard.

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