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Blog littéraire.


Ce bleu vers lequel on avait envie de courir

Publié par olivier rachet sur 19 Février 2018, 21:26pm

   Comment se fait-il que les vies de peintres fascinent tant ? Aussi bien les écrivains, les poètes que les cinéastes d’ailleurs. Les peintres, eux, n’ont guère besoin des romanciers, encore moins des réalisateurs qui le plus souvent ne font qu’aplatir leur vision. Ils ont pour eux, comme le revendiquait déjà Cézanne, la primauté de leurs sensations. Ils sont au cœur de la matérialité avec laquelle ils composent, sans avoir besoin d’y penser. Les pigments leur sont tout, ils se damneraient parfois pour une toile, vendraient leur âme aux couleurs.

   David Hockney, dont Catherine Cusset se décide à raconter la vie non encore achevée, a vu le jour, à Bradford, dans une famille britannique qui ne roulait, certes, pas sur l’or, mais qui n’en connaissait pas moins la valeur des choses. Du père, la narratrice écrit qu’il « n’avait pas d’argent mais ne manquait pas de ressources. » Le jeune Hockney est un artiste précoce, qui fera ses classes au Royal College of Art de Londres, mais c’est dans une salle de cinéma qu’il découvrira son premier émoi homosexuel, expérience autrement plus déterminante que n’importe quel cours d’histoire de l’art. Un homme d’un certain âge lui prend la main pour la plaquer contre son sexe. Un éclair, puis la nuit de nouveau dans la salle obscure. N’est-ce pas ce flash que le peintre, installé plus tard en Californie, tentera de retrouver, dans l’éclaboussure de l’eau d’une piscine ou le corps alangui d’un amant de passage ?

   La Californie. San Francisco, Los Angeles. Le bonheur est à portée de main. La lumière est là, le soleil est là, l’eau du Pacifique brille de tous ses feux étincelants. Il faudra peindre, non cette superficialité que critiquent trop souvent les européens, mais cette plénitude, cette jouissance sans fin qu’offre un continent épris de liberté : « L.A mérite son Piranèse, écrit Hockney : ce sera moi ! » Catherine Cusset n’innove peut-être pas formellement, en écrivant cette vie de peintre dont la gratuité semble être la clef, mais elle donne en filigrane une vraie leçon épicurienne de vie artistique, un art poétique étincelant : « Le bonheur, contrairement à ce qu’affirmaient les romantiques, n’était pas incompatible avec la création, qui ne naissait pas nécessairement du manque, mais aussi de la plénitude. »

   La folie rôde pourtant autour du peintre. Elle prend le visage de ces passions amoureuses qui nous font frôler la mort, volontaire ou accidentelle. Un jeune compagnon de passage se suicidera chez Hockney, sans que celui-ci n’ait rien vu venir. La folie deviendra aussi politique lorsqu’après les attentats du World Trade Center, sera voté le Patriot Act dont l’un des amants du peintre devra subir les dispositions répressives.

   Au final, et la dernière rétrospective organisée l’an passé par le Centre Pompidou en témoignait brillamment, le peintre s’honore de ne jamais avoir cédé sur son désir, mais aussi sur le plaisir qui lui est toujours corollaire. La passion qui aura été la sienne du photomontage, l’élaboration – sous les quolibets souvent de ses contemporains – d’une théorie picturale de la « perspective inversée » et du « point focal changeant » cherchant à en finir avec des siècles de représentation fade signent une esthétique de la sensation, glorifiant le présent. Hockney a-t-il fait sienne cette phrase de William Blake, citée par la narratrice : « Si l’on nettoyait les portes de la perception, l’Univers apparaîtrait à l’homme tel qu’il est : infini » ? Elle pourrait, à elle seule, résumer cette expérience intérieure de la sensation visuelle que les romanciers et les cinéastes envient tant aux peintres.

Catherine Cusset, Vie de David Hockney, éditions Gallimard.

Crédit photographique : David Hockney, Pearblossom Highway.

Crédit photographique : David Hockney, Pearblossom Highway.

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