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Blog littéraire.


Rome année zéro

Publié par olivier rachet sur 16 Avril 2018, 20:11pm

   À propos du mot joi, tiré de la poésie occitane, Pasolini affirme, dans un film-documentaire de Jean-André Fieschi, Pasolini l’enragé, qu’il avait « dans le langage d’alors, une signification particulière de raptus poétique, d’exaltation, d’euphorie poétique. Ce mot, ajoutait- il, est peut-être l’expression-clé de toute ma production. » Quand il publie son premier roman, en 1955, l’Italie sort difficilement d’une Seconde Guerre Mondiale l’ayant littéralement saignée. Comme dans la plupart des films néo-réalistes, dont Godard pensait qu’ils avaient sauvé l’honneur du cinématographe, les enfants errent dans les rues, à la recherche d’un bon coup. Le romancier accompagne ces ragazzi di vita qui donnent son titre au roman, dans leurs embrouilles, leurs méfaits, mais surtout dans leur soif inextinguible de vivre.

   L’eau est omniprésente. On saute à pieds joints dans le Tibre dès que l’occasion se présente. On est prompt à se déshabiller et à tout envoyer balader. On pourrait penser que le regard concupiscent du narrateur annonce ces futures réalisations célébrant l’innocence de la chair et l’exultation des corps que sont Les mille et une nuits ou Les contes de Canterbury. Mais il s’agit surtout de brader ici les conventions et d’envoyer toute forme de bienséance aux orties ou en enfer. « Alduccio était allongé en slip dans l’herbe sale sur l’arête d’ombre d’un fourré de roseaux. Il parlait galant. / – À l’habitude, dit- il, plus l’temps passe et plus t’as envie d’envoyer tout vaffanc... et t’mettre à faire l’bandit. / – On s’crève, fit Riccetto en ôtant par sa tête luisante son maillot de corps. »

   Les garçons sauvages de Pasolini sont d’autant plus désirables qu’ils appartiennent à un lumpenprolétariat dont le langage est étincelant. Ces enfants des villes nouvelles ne vivotent pas seulement entre deux espaces antithétiques : celui d’une campagne romaine dont le caractère bucolique est réduit à néant par la construction de ce que le narrateur définit comme des gratte-ciels monstrueux ; ils survivent surtout grâce à l’édification d’une langue poétique qui n’a rien à envier aux vers de La Divine Comédie. Car telle est bien la force de ce récit dont la nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro arrive à souligner l’incandescence et la truculence verbale. On songe à cette langue de feu, de sang et de sperme que s’évertue à forger, depuis des décennies le romancier-poète Pierre Guyotat auquel la prose des Ragazzi fait souvent penser : « – Ça t’plairait, hein ? fit Begalone. / – Huuum, ça m’plairait ! fit le petit pédé haussant une épaule et affichant un air d’ennui. / Alduccio commençait à perdre patience, en partie parce qu’il sentait qu’on le négligeait un peu. / – Bon, on s’bouge ? dit-il. / – Et où tu veux aller ? fit le pédé en traînant la voix. / – Qu’on va en bas, sur l’fleuve, ‘llons, fit Alduccio. »

       Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi, éditions Points.

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