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Blog littéraire.


Le mur de la connaissance

Publié par olivier rachet sur 2 Juin 2018, 16:14pm

   « Chacun de nous est enfermé dans un coma auquel les autres ne comprennent rien. » Tel est le constat dressé par un homme prénommé Etgar autour duquel tourne la dernière pièce de Wajdi Mouawad. Au départ, un homme et une femme se rencontrent dans une bibliothèque new yorkaise. Elle, Wahida, prépare une thèse sur Hassan Ibn Mohammed Al-Wassân, plus connu sous le nom de Léon l’Africain ; lui, Eitan, est un scientifique qui s’interroge sur « l’impeccable harmonie du hasard. » En une ellipse éblouissante, ils s’aiment et se retrouvent transportés à la frontière israélo- jordanienne, près du pont d’Allenby. Un attentat a lieu et plonge Eitan dans le coma.

   Comme dans toute tragédie, qui n’est autre bien souvent qu’un roman policier dans lequel tous les protagonistes se découvrent coupables, une famille se réunit pour veiller le corps d’Eitan. On pourrait être nulle part ; on est en Israël, à deux pas de la Ville Sainte. On sait Wajdi Mouawad hanté par le destin d’Œdipe, par l’impossibilité de concilier ou de réconcilier amour et culpabilité. En de somptueuses analepses, Wahida et Eitan parlent d’amour, quand leur entourage les rappelle à leur origine, les enferme dans le piège d’une identité culturelle et religieuse qu’on peut appeler tradition ou loi. La famille d’Eitan voit d’un œil inquiet un monde dans lequel les fils perdraient le fil des générations. Un second génocide pourrait avoir lieu qui verrait le peuple élu définitivement disparaître.

    Le dramaturge ne donne pourtant aucune leçon. Son propos se situe bien au-delà. Un secret empoisonne cette famille ayant peu à envier aux Labdacides. Quelque chose de plus indéchiffrable qu’une énigme et de plus effroyable qu’un meurtre – ce couteau planté dans la gorge dont on sait, depuis Incendies, qu’il est, pour l’auteur, l’image même de l’enfance – est au cœur d’une intrigue qui nous ramène aux heures sombres de la guerre civile libanaise, lors des massacres par les phalangistes des camps de Sabra et Chatila. Le grand-père d’Eitan, ce personnage d’Etgar dont nous parlions, y a commis un acte d’amour et de trahison irréparable. Un attentat n’est rien à côté de la déflagration qui s’apprête à scinder les identités et les croyances de chacun : « Ce n’est pas la vérité qui crève les yeux d’Œdipe, affirme Norah, la mère d’Eitan, mais la vitesse avec laquelle il la reçoit, ce n’est pas le mur qui tue le coureur automobile, mais la vitesse avec laquelle il s’y fracasse. » « Lentement, il faut guérir lentement, consoler lentement, ajoute-t-elle. Ne rien jeter trop vite contre le mur de la connaissance. » Phrases faisant écho à la première tirade de Wahida rencontrant Eitan : « Un chagrin ça attend patiemment son heure. »

   Les oiseaux qui donnent leur titre à cette pièce magnifique sont de tous ordres : oiseaux de proie, de malheur et de mauvais augure. Oiseaux de beauté aussi et oiseaux amphibies sur lesquels se clôt la pièce, en une parabole saisissante. Chacun des personnages est enfermé dans ce coma auquel les autres ne comprennent rien, qu’on l’appelle amour ou religion, politique ou famille ; tout ce qui nous relie aux autres et aux générations, tout ce qui apparente chaque vie à un drame irréparable. Du temps a passé depuis la publication de la tétralogie Le sang des promesses. Du sang a coulé sous les ponts de Paris et dans les territoires occupés ou non du Proche-Orient. La possibilité d’une réconciliation entre les frères ennemis de toujours s’éloigne chaque jour davantage. « Je ne me consolerai pas », répète inlassablement Eitan, à la fin de la pièce. À moins qu’à l’image de David, son père, on se découvre être à soi-même son propre ennemi ?

Wajdi Mouawad, Tous des oiseaux, éditions Leméac / Actes Sud- Papiers.

"Masques" de Mohamed Abouelouakar

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