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Blog littéraire.


La langue française, fille aînée du fouet et de la guillotine

Publié par olivier rachet sur 29 Août 2018, 22:10pm

   Que pouvait bien représenter, en mars 1977, pour un enfant vivant au Congo-Brazzaville, deux jours après l’assassinat du Président Marien Ngouabi, chef de la Révolution socialiste congolaise, l’élection à la mairie de Paris de Jacques Chirac ? Pas grand-chose, à vrai dire ; quand bien même ce futur Président de la République française perpétuera, à l’image de ses prédécesseurs et de ses successeurs, une politique françafricaine, continuation de la domination coloniale par d’autres moyens. Et pourtant, les nouvelles qui parviennent à Michel, héros du dernier roman d’Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, en ce mois de mars 1977, concernent davantage l’ancienne puissance coloniale que ce qui se trame au cœur du pouvoir congolais.

   En adoptant le point de vue d’un enfant vivant au cœur d’une famille de Pointe-Noire, ville natale de l’auteur lui-même et située à 500 kilomètres environ de Brazzaville, Mabanckou construit la trame d’un récit initiatique qui flirte avec l’ironie d’un pamphlet politique. La candeur du regard permet de ressusciter les parfums et les sons de l’enfance. Le récit est ainsi émaillé d’anecdotes attachantes mettant en scène la tenancière quelque peu roublarde d’un commerce bien nommé Au cas par cas, les parents Maman Pauline et Papa Roger – la première faisant commerce de bananes au Grand Marché, le second officiant dans un luxueux Palace de la ville. En ces années post- indépendance, où les membres du Parti Congolais du Travail partaient suivre leurs études en URSS, les cerveaux des enfants, qui passent du Collège des Trois Glorieuses au Lycée Karl Marx, sont façonnés par une rhétorique anti-impérialiste qui culmine dans l’apprentissage d’une chanson soviétique intitulée « Quand passent les cigognes ». On soutient Mohamed Ali combattant Georges Foreman, dans un stade du Congo-Kinshasa voisin. On écoute son beau-père Papa Roger pérorer sur les leçons à tirer de la guerre du Biafra, au Nigéria. On comprend à peine que les ressources pétrolifères de son pays sont au cœur d’une politique toujours coloniale qui ne dit pas son nom.

   Le Président succombe à un coup d’État qui voit l’un des oncles du protagoniste, Kimbouala-Nkaya, être lui aussi assassiné. C’est moins la confusion qui règne au sein d’une population fatiguée, que la résignation de voir que la violence est impossible à éradiquer. Œil pour œil, dent pour dent ; toujours. L’air de rien, le narrateur finira par confronter le jeune enfant candide à l’un de ces dilemmes tragiques auxquels les situations de conflit nous confrontent toujours. Alors que Maman Pauline tranchera dans le vif, pensant comme aux temps des Atrides et des Labdacides, que le sang seul mettrait fin à la violence ; le jeune adolescent rêveur réussira le prodige de détourner les mots d’ordre des adultes pour rendre un dernier hommage à son oncle disparu ; à tous les disparus. On se souvient qu’Alain Mabanckou a refusé, au printemps dernier, d’endosser les habits neufs du représentant de la Francophonie dans lesquels madame Leïla Slimani s’est glissée avec tout l’arrivisme qui la caractérise ; pour en finir une bonne fois pour toutes avec la domination symbolique de l’ancienne puissance coloniale. Que la langue française, fille aînée du fouet et de la guillotine, s’embrase aux quatre coins du monde – de Dakar à Pointe-Noire, en passant par Alger, Casablanca, Fort-de-France ou Cayenne – est l’une des nouvelles les plus réjouissantes de cette rentrée linéaire ! Oisifs lecteurs à tout asservis, rentrez-donc vous coucher ; nous sortons, quant à nous, faire vibrer le français, dans les méandres de nos désirs.

Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, éditions du Seuil.

Crédit photographique / Baudouin Mouanda, série "Les fantômes de Corniche"

Crédit photographique / Baudouin Mouanda, série "Les fantômes de Corniche"

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