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Blog littéraire.


Le coup d'après

Publié par olivier rachet sur 30 Août 2018, 18:43pm

   Une vieille femme écrivain, que les lecteurs de J.M Coetzee connaissent bien, Elisabeth Costello, est accueillie par sa fille Helen, à Nice. Elles sont rejointes par le frère, John, vivant aux États-Unis. Entre les lignes et quelques parties de cartes – les familles heureuses, se demande la vieille dame, « tiennent-elles ensemble par tout un registre ludique joué par des masques ? » – il est question de ce que nous appelons par euphémisme fin de vie, dépendance. Les enfants sont prêts à accueillir leur mère, dans leur environnement ; par condescendance sans doute, par souci hypocrite du devoir surtout. La mère se réfugie, pour sa part, en pays castillan, en compagnie d’un idiot du village, un certain Pablo, exhibitionniste. Ils vivent entourés de chats que les habitants ont abandonnés en quittant le village.

   Il pourrait être question de détresse si la vieille dame n’avait pas à cœur d’entreprendre un face à face avec ces bêtes silencieuses qui nous entourent. Si les animaux s’entretuent sans s’infliger de souffrance, de quelle nature relève la souffrance humaine ? Est-elle liée à la conscience de la mort, au conflit qui oppose la raison au désir ? Que signifierait, se demande l’écrivain, « vivre selon les sens ? » « Je suis celle qui pleure », martèle une vieille femme dont les forces déclinent, qui se surprend moins à regretter le monde qu’à le voir se transformer, impuissante. Si comme le croit Heidegger, parce qu’il est asservi à ses appétits, l’animal « ne peut pas agir sur le monde mais seulement se comporter », la vieillesse n’est-elle pas un inéluctable devenir-animal ? Des échanges entre la mère et le fils interrogent la question de l’animalité qui agite la philosophie depuis l’Antiquité. À propos d’une prétendue âme des chats que la vieille dame imagine invisible, elle soutient le paradoxe suivant : « Nous disons qu’une âme est invisible si nous ne pouvons pas la voir. Cela dit quelque chose de nous. Cela ne dit rien de l’âme. »

   J.M Coetzee aime brouiller les pistes et traque, tel un prédateur aguerri, les contradictions de chacun de ses personnages. John, dans une lettre ridicule, ment à sa femme Norma sur l’existence que mène sa mère. Norma cède, de son côté, à une impulsion d’infidélité, et trompe, en son absence, son époux, en toute innocence. La mère elle- même s’amuse des réflexions d’Heidegger sur l’être-au-monde propre à l’espèce humaine, lui qui soutenait à Hannah Arendt qu’il « n’y a que pour nous que le monde se révèle à lui-même » ; tout en guettant, tel un animal en rut, la venue de son étudiante favorite. La nature de l’instinct n’est-il pas de se mentir à lui-même, d’inventer toutes les bonnes raisons pour ne pas avoir à céder à son impulsivité. « Pourquoi ai-je succombé ? », se demande la vieille dame, contemplant le déclin de ses facultés. Il est des impulsions – la haine, le sexe – contre lesquelles on ne peut rien. À l’image de cette grand-mère se teignant les cheveux pour éprouver, une dernière fois, le plaisir de plaire. À l’image de ce chien, sur lequel s’ouvre un récit délibérément fragmenté, ne pouvant s’empêcher de menacer par ses aboiements une jeune femme passant à vélo. Dans un dernier effort, Elisabeth Costello résume parfaitement la contradiction sise au cœur de notre nature ambivalente : « Nous voudrions nous dissoudre dans notre animalité, mais n’y parvenons pas. » Admirable !

J.M Coetzee, L’abattoir de verre, éditions du Seuil.

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