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Blog littéraire.


Les deux amis

Publié par olivier rachet sur 21 Août 2018, 22:19pm

    « Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort », écrivait Isidore Ducasse, comte de Lautréamont dans ses Poésies. Un ami meurt, et la mort vous dévaste. Elle vous gifle comme une vague, modifie votre voix même. Un nouveau corps doit apprendre à ne plus littéralement tomber amoureux. Le dernier livre de Michaël Ferrier, François, portrait d’un absent, fait écho au documentaire réalisé par l’ami en question concernant un être à la dérive, une de ces personnes laissées en marge de la société qui n’a que faire des perdants non radicaux. Le parcours de François n’est pourtant pas de ceux-là. Les deux amis se rencontrent sur les bancs du lycée Lakanal, à Sceaux, en classe prépa. Deux catégories d’étudiants se côtoient : les internes qui connaissent mieux que tous les recoins obscurs du désir et les externes, loin de tout. Les rabelaisiens qui s’enivrent d’alcool, se défoncent en fumant les herbes les plus diverses et les studieux qui échoueront lamentablement lors du concours final d’entrée à Normale Sup. De superbes pages disent combien la seule étude qui vaille est celle qui ouvre le corps et l’esprit à toute forme d’expérimentation visuelle et auditive. On repousse les portes de la perception, on assiste à l’éclosion de sa pensée, on s’enivre d’un dérèglement raisonné, surtout, de tous les sens. L’amitié est inséparable de la débauche, des débandades de parfums et de l’exploration érotique du monde. Vous reprendrez bien un peu de l’afghane. Avec elle, « la conscience du temps s’évanouit. L’identité, la localisation, le calendrier, tout est littéralement pulvérisé. La chambre tangue, elle est aux prises avec une force occulte, avec un noir irréversible. »

    En écrivant ce texte-tombeau, Michaël Ferrier rend hommage à un ami artiste, documentariste ayant travaillé aux côtés d’Alain Cavalier et ne jurant que par quelques noms de cinéastes : Pasolini, Straub et Huillet, Godard, Bresson et puis Lars von Trier pour ses admirables Idiots qui sont l’image la plus juste, car la plus déjantée qui soit, de l’amitié. Vos amis, comme les livres et les films qu’ils vous font découvrir – qu’ils nous faisaient découvrir avant l’ère sordide du spectacle, avant que n’importe quel banquier d’affaires ne se dise cinéaste ou que n’importe quel griffonneur de papier ne s’improvise intellectuel ou, pire encore, écrivain – sont dotés d’une aura particulière : leur éloignement même signe l’intensité de leur présence, toujours magnifiquement renouvelée. On ne perd pas ses amis, on les retrouve. Et seraient-ils morts, ils reviennent vous hanter comme ces fantômes sans os dont parlait Ronsard, l’ami intime de du Bellay. Car les amis vont par deux, le plus souvent : Montaigne et la Boétie, Goethe et Schiller. De son ami François, Michaël Ferrier écrit qu’il était intelligent et cultivé : « Mais surtout, comme une fenêtre, il fabrique une certaine forme de lumière. C’est un flux : il circule à l’intérieur des ombres. » Discordance des temps ; on ne parle de ses amis qu’au présent.

    Michaël Ferrier ne tait ni les incompréhensions, ni les malentendus. Il se souvient mieux que tout des voyages de ou avec son ami : à Tokyo où celui-là séjourne, au Sénégal où François vivra une éblouissante histoire d’amour. Jusqu’à cette mort, en pleine mer, en compagnie de sa fille Bahia et de son épouse, seule survivante du naufrage. Dire de lui ce qui  jamais ne fut dit d’aucun, pourrait-on dire en paraphrasant Dante parlant de Béatrice. L’amitié, le seul et unique amour. François, cet ami dont l’auteur rend la présence si sensible ; lui qui disait, en éternel voyageur, qu’il avait « le mal de tous les pays. » Un ami meurt, et le monde se referme chaque jour davantage.

Michaël Ferrier, François, portrait d’un absent, éditions Gallimard, Collection « L’Infini ».

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