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Blog littéraire.


Les hommes plongent

Publié par olivier rachet sur 3 Août 2018, 09:04am

  Le lundi 28 mars 1757, à l’âge de quarante-deux ans, Robert- François Damiens fut mis à mort, par écartèlement, place de Grève à Paris. Il avait été accusé d’avoir tenté d’assassiner le roi Louis XV qu’il avait simplement égratigné avec un canif de fortune. À l’annonce du verdict, le condamné eut ces mots qui scandent le texte de Claire Fourier : « La journée sera rude. » Avènement à la parole en tant que parole, cette phrase signe l’entrée en martyr du protagoniste, à la fois vaincu de l’Histoire et tenu pour menu fretin par l’Histoire littéraire : « Damiens, écrit l’auteur, est au-delà du ressentiment, il est l’Évangile, il est la Parole en acte. »

   L’homme est au fait de l’état de délabrement dans lequel se trouve la France ; saignée à blanc par les multiples fronts ouverts par le monarque, asséchée économiquement par des charges pesant de plus en plus lourd sur une population au bord de la disette. Les nombreux emplois de domestique qui ont été les siens l’ont placé aux premières loges des conflits religieux opposant le Parlement dévoué aux jansénistes, quand les jésuites avaient les faveurs du Roi : « La lutte entre ces forces adverses polluait la politique car les Parlements résistaient aux décisions royales », lesquels Parlements étaient chargés d’entériner et de faire appliquer les décisions du monarque absolu.

   Les crises politiques influent toujours sur les décisions intempestives que chacun peut être amené à prendre dans une existence sans cesse tourmentée par les plus incontrôlables vicissitudes. Damiens est aussi ce citoyen d’aujourd’hui, lanceur d’alerte ou kamikaze, qui fait les frais d’une logique du monde comme il va : « il y a peu de gens qui ont des convictions côté politique, ajoute l’auteur en digne héritière des moralistes, ils sont plus nombreux à avoir des intérêts. » Quelle secrète résolution préside à la prise de décision de Damiens d’attenter aux jours du monarque, ou tout du moins, à l’avertir des errements de sa politique ? Est-il, comme il aime le répéter, guidé par Dieu ; est-il le bras armé du peuple dont la colère gronde ? Tout l’art du roman – à travers une parfaite maîtrise de ce « courant de conscience » chers à Joyce et à Virginia Woolf à laquelleTombeau pour Damiens fait irrésistiblement penser dans la collision qu’opère Claire Fourier entre la narration scrupuleuse d’une vie quotidienne souvent réglée comme du papier à musique et le dérèglement de tous les sens qui est au cœur de tout psychisme qui ose affronter ses spectres les plus intimes – est d’écarter quelque thèse que ce soit pour se fondre, corps et âme, dans la sensibilité d’un homme fait de l’étoffe dont sont faits les prophètes. Un Abraham qui s’ignore, un Christ ressuscité sous la plume amoureuse d’un auteur dont le lyrisme est souvent à hauteur du sujet : « ô vie, ton nom est écartèlement ! nous perdons tous chaque jour sinon deux bras et deux jambes, quatre illusions... »

   Le livre, enfin, règle leurs comptes à deux des plus grands écrivains de langue française du siècle des Lumières. L’un pour avoir été aveuglé par les principes de tolérance et une ironie se retournant contre elle-même ; l’autre pour n’avoir pas su s’affranchir, en impénitent libertin, d’un esprit de perversité frôlant alors le cynisme. Voltaire – dont Claire Fourier a raison de rappeler qu’il ne s’engagea dans l’affaire Calas qu’après la condamnation à mort de ce dernier – ne voit en Damiens qu’un esprit fanatisé. Casanova relate, dansHistoire de ma vie, avec une légèreté qui contraste avec le ton souvent tragique adopté par l’auteur, le spectacle du martyr de Damiens, qui fut aussi prétexte, pour ceux qui étaient aux premières loges, de s’envoyer en l’air, par indifférence et par ennui. Il est vrai que les crimes de Daesh nous paraissent bien plus timorés que ces tortures innommables dont la Révolution française saura aussi faire son miel, quelques années plus tard. L’Homme, quant à lui, qu’il fût bourreau ou spectateur, se révèle encore à nous dans une noirceur que seul le marquis de Sade sut approcher, dans la langue de soufre qui était alors la sienne. Mais c’est une autre histoire.

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens La journée sera rude, éditions du Canoë.

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