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Blog littéraire.


Littéralité et terreur

Publié par olivier rachet sur 6 Août 2018, 08:49am

   Le cours de Pise regroupe toute une série d’interventions animées par Emmanuel Hocquard à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux, entre 1993 et 2005. Tout d’abord, sous la forme d’un atelier de recherche et de création « Langage & Écriture », puis, après avoir mesuré l’échec de ce programme, sous l'acronyme de P.I.S.E pour « Procédure, Image, Son, Écriture ». Le public : des étudiants, le plus souvent d’arts plastiques, auxquels l’écrivain parle de grammaire, de langue et d’écriture ; partant du prétexte que beaucoup échouent le plus souvent à décrire simplement le projet qui est le leur.

   Rien de didactique dans cette approche et cette recollection de notes, d’échanges, d’interventions, de citations, mais bien plutôt une première interrogation sur la normativité propre à la langue. Si Hocquard ne va pas jusqu’à faire sienne la proposition de Barthes selon laquelle la langue serait par essence « fasciste », il lui reconnaît une dimension « conservatrice ». La syntaxe du français, héritée en grande partie du latin, induit bien une « rection généralisée » des énoncés dont parlait l’auteur du Plaisir du texte et du Degré zéro de l’écriture. À celui qui établirait une relation causale entre le fait d’être malheureux et celui de ne plus être aimé, Hocquard rétorque qu’il souffre parce qu’il établit un lien de cause à effet entre les deux propositions : « En fait, c’est de ta grammaire que tu souffres. »

   De fil en aiguille, les étudiants sont amenés à réfléchir à la notion de marge, de lisière, de frontière de l’écriture ; de cette « expérience des limites » dont parle Sollers que l’auteur égratigne bien maladroitement dans son ouvrage. Et pour ce faire, rien ne vaut une expérience d’écriture, une expérimentation prenant appui sur différentes procédures mises en place par ce que l’on avait coutume d’appeler, jadis encore, les avant-gardes. Les étudiants sont invités à pratiquer le cut-up, le cut-out ou l’observation des textes qui ont été utilisés dans les cut-up – « textes troués, démembrés, dégrammaticalisés » –, ou les Antéfixes de Denis Roche, « construits à partir de fragments de même longueur (55 signes), cadrés dans un matériel préexistant et hétérogène. »

   Pour en finir avec les tropes et autres foirades ! Le pari qui est celui de Hocquard, aussi bien dans ses cours que dans sa pratique d’écriture, est bien celui de la littéralité, au détriment de la littérarité laissée en pâture à tous les nostalgiques de la littérature. On mesure depuis l’aventure de Tel Quel combien toute l’Histoire littéraire constitue une entreprise d’asservissement des textes au profit d’interprétations toujours peu ou prou idéologiques. L’écriture n’a que faire des valeurs et de la morale. Elle n’a rien à apprendre ou à enseigner. À ces étudiants tentés d’inscrire leurs travaux dans les ornières d’une Histoire de l’Art forcément sclérosante, Hocquard enjoint : « S’il vous plaît, ne faites pas d’Histoire (ni la vôtre, ni celle des autres), racontez des histoires ! Faites vos collections. » Approche qui se situe dans le prolongement des expérimentations menées par les Objectivistes américains dont Charles Reznikoff, Louis Zukofsky, George Oppen et Carl Rakosi que cite abondamment Hocquard. La description pour seule credo, la littéralité pour seul horizon : « Écrire, précise Claude Royet-Journoud cité par l’auteur, c’est être capable de montrer l’anatomie. Il faut aller jusqu’au bout du littéral. J’affectionne Aristote et Wittgenstein. J’ai souvent pensé que c’est parce que je n’y comprenais rien. Aujourd’hui, je pense que c’est parce que c’est simple, minutieux, tatillon. La minutie me fascine. Si on pousse le littéral à l’extrême, comme l’a fait Wittgenstein, on tombe dans la terreur. »

   La littéralité au risque alors de la tautologie dont le cours s’évertue, parfois vainement, à explorer les méandres. Mais là où, notamment dans les cent dernières pages lumineuses, le propos de Hocquard fait mouche, c’est lorsque celui-ci recommande à ses étudiants de ne jamais se départir de leurs affects ; autre nom de la joie que Pascal Quignard oppose au bonheur, du discontinu, de « ce qui n’advint pas » ou des « lignes de fuite » tracées par tout expérimentateur digne de ce nom dont Deleuze vantait l’esprit de trahison, par opposition à l’esprit de tricherie et de traîtrise du prêtre ou du devin ; mais pourrait-on ajouter du professeur, de l’écrivant, de l’homme politique et de toutes les formes de conservatisme. Ne jamais rien céder sur son désir d’écriture ou d’amour ; les deux se rejoignant inéluctablement.

   Qu’est alors Le cours de Pise si ce n’est une éthique de l’écriture, à l’heure où pullulent les faux prophètes du roman, les usurpateurs du poétique, les chantres du divertissement dont la littérature est devenue désormais le synonyme ? Une éthique de l’inachèvement et de l’inaccompli, à l’image de cette tour de Pise toujours menacée de s’écrouler. À ceux que n’effraient pas d’arpenter cette terra incognita que se devrait être l’aventure textuelle, on conseillera de méditer sur cette « irruption d’un mode de sécession dans le langage » qu’Emmanuel Hocquard appelle de ses vœux.

Emmanuel Hocquard, Le cours de Pise, éditions P.O.L.

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