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Blog littéraire.


Partitions inachevées

Publié par olivier rachet sur 14 Octobre 2018, 13:33pm

    On n’enlèvera pas à Jacques Sicard la passion qui est la sienne pour le cinéma, mais aussi la danse, le free jazz, la poésie. À qui se demanderait si une vie vaudrait la peine d’être vécue, on répondrait par l’infini des émotions esthétiques qui la jalonnent. De ces affects, que l’auteur définit comme « l’état de conscience de l’émotion », le recueil Suites chromatiques abonde. Les cinéastes et le cinématographe constituant le thème principal du livre, mais c’est dans leur rapport direct à la matière dont Sicard écrit qu’elle « est la condition d’être du poème ». À propos de La Mort de Louis XIV de Albert Serra, avec Jean-Pierre Léaud et Jacques Henric, le poète souligne que « le numérique va chercher au cœur de la matière la plasticité de son inframonde. » Cette matière, tous les cinéastes cités dans l’ouvrage – Pialat, Lynch, Welles, Rivette, Murnau, Piavoli, Hitchcock, Jarmusch, Cassavetes – l’affrontent, privilégiant là une couleur, ailleurs un son ou un simple costume : « Le cinéma muet anime des costumes, écrit-il à propos du Dernier des hommes de Murnau. À travers eux se glisse un vent profane qui parfois se condense – et voici une figure. » À la faveur du numérique, qui falsifie pourtant considérablement la donne, la passion de la couleur réunit deux films vus simultanément sur grand écran et à la télévision, La Mort de Louis XIV et Van Gogh : « À la faveur d’une de ces uchronies que ménagent les hasards de la foire aux images contemporaine, le Van Gogh terminal d’Auvers-sur-Oise qui truelle le bleu, donne aussi des coups de lancette dans ce qui n’est pas seulement la substance figurée du ciel, mais la chair symbolique de la jambe pourrie par la gangrène du Roi-Soleil. »

   Mais Suites chromatiques ne se limite nullement à une recollection d’affects. Comme l’auteur le suggère, dans l’un de ses fragments, on passe de l’affect au percept, « passage de la perception par la déconstruction », puis au concept, « phase lyrique de l’idée. » Il est une inadéquation fondamentale, entre le visible et le perceptible ou entre la vision et la connaissance. Les théories échouent à rendre compte des émotions, quand bien même l’on serait anéanti par une chorégraphie telle que « Anima Ardens » de Thierry Smits, dont Sicard écrit, à propos des interprètes : « alors, ils dansèrent, crurent se forger une âme et l’on pleura à sec. » Les synesthésies seules, comme le superbe titre Suites chromatiques le revendique, c’est-à-dire le langage poétique, sont à même de décrire la pulvérisation produite en nous par un morceau de jazz, un cadrage virtuose ou une expérimentation plastique. Et telle est bien l’ambition de cet ouvrage que de creuser les échos – ces longs échos qui de loin se confondent – entre des œuvres en apparence distinctes. « Comme la jubilatoire dispute des oiseaux petits et gros rencontrée chez Pasolini au sein de la structure rythmique de Julien Louriau au saxophone. » Comme la ligne du vers sur laquelle demeure en suspension Paterson, le héros éponyme du film de Jarmusch, et la corde raide du butô japonais. Ou encore, comme la bande-son d’Eraserhead, ce « pur fragment expressionniste-lyrique de Free Jazz. » « La question fondamentale du Free, enchaîne Sicard, étant moins de savoir comment passer de la désarticulation sonore à l’arrêt qui l’aspire puis à l’énergie de cette aspiration – que de cette énergie être l’ouïe infuse. » Dans la composition savamment musicale de cet ouvrage, composé de dix suites « en libre référence à l’échelle musicale du même nom », affleure bien souvent une énergie visuelle et sonore qui est la marque même de la grande poésie.

Jacques Sicard, Suites chromatiques, éditions Tinbad.

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Sicard 14/10/2018 23:58

Je salue Olivier Rachet pour la justesse de son point de vue. Un texte qui ne s'est pas perdu.

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