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Blog littéraire.


Il faut vivre davantage

Publié par olivier rachet sur 20 Décembre 2018, 11:04am

   Par nature, le roman est un art profondément dialogique et polyphonique. La prédominance de l’autofiction – avatar ennuyeux du narcissisme contemporain – aurait tendance à nous le faire oublier. Le récit seul, dans l’entremêlement des destins auquel il donne forme, peut nous aider à comprendre l’épaisseur indéchiffrable de l’Histoire. C’est ce à quoi s’attelle Philippe Rahmy, dans le dernier roman publié de son vivant Monarques. Au départ, un père agonise. Son fils lui rend visite et restitue à travers des souvenirs épars le destin d’un homme, dont le père était égyptien et la mère française. Le destin atypique d’un autre homme vient résonner avec celui du père. Herschel Grynszpan, dont le nom est fortuitement apparu au narrateur sur un véhicule commercial, quitta l’Allemagne en 1938 pour se réfugier en France. Sa tentative d’assassinat sur la personne d’un diplomate allemand, qui fut aussi son amant, fut le déclenchement de la Nuit de Cristal, « précipitant le peuple juif dans l’histoire contemporaine, comme Moïse, meurtrier d’un contre-maître égyptien qui battait un ouvrier juif, a rassemblé l’antique Peuple élu. Que vienne ou que s’apaise le tumulte, écrit l’auteur, il n’y a rien à pardonner. Il faut vivre davantage. »

   Le narrateur a l’art de faire dialoguer entre elles les époques, de faire résonner les destins : celui de son père, de cet enfant juif exilé victime héroïque des soubresauts tragiques de l’Histoire, mais aussi celui de ses grands-parents en partance pour Alexandrie, à la veille de la Première Guerre mondiale ou le sien propre voyageant à Tel Aviv et Jérusalem. C’est à travers cette mosaïque de récits imbriqués que l’auteur, atteint d’une maladie dégénérative qui entraînera sa mort en 2017, réussit le prodige de rendre compte de ses blessures intérieures. La vérité, comme le soleil, ne peut se regarder en face, mais toujours de biais, à travers le miroir d’un bouclier toujours prêt à trancher la tête de la Méduse, c’est-à-dire du Mal qui n’a de cesse de nous faire sombrer : « Je suis né couvert de fractures, écrit le narrateur. Ma mère m’a embrassé, je n’ai senti que douleur. Il se peut que je sois resté cet enfant désorienté, incapable de distinguer le bien du mal. Il se peut que je me sois attaché à Herschel Grynszpan parce que j’ai reconnu en lui un frère. »

   La vengeance et le meurtre – la violence du monde qui nous traverse tous – ne peut se dire que sur le mode de la fiction. Il est des évènements indicibles que la pratique du roman laisse poindre, comme un nuage tranchant à l’horizon. Qu’il s’agisse d’une tentative de viol, d’une agression privée ou d’un génocide, le Mal survient intrépide pour mettre à terre ces papillons éphémères que nous sommes : « Pour chacun d’entre nous, le romanesque des illusions est supplanté un jour ou l’autre par une image effrayante de réalité, comme une bête éventrée au bord du chemin. » Le monarque qui donne son titre à ce roman passionnant et tragique est « un papillon diurne des plus communs, et ne bénéficie, à ce titre, d’aucun statut de protection. » On y verrait presque la métaphore de nos frères contemporains encore aujourd’hui bousculés par l’Histoire, lesquels trouvent porte close devant les murs d’une Europe et d’un Occident qui s’enorgueillissent de leurs valeurs et de principes universels, en faisant fi de la vulnérabilité de chacun : « Présent en France depuis le paléolithique, le monarque migre chaque année d’Afrique du Nord vers l’Europe, via Gibraltar ou le sud de l’Italie. Il forme des essaims de plus d’un million d’individus, sur un front d’une cinquantaine de kilomètres, s’élançant à l’assaut de la Méditerranée, des Pyrénées et des Alpes, au prix de pertes innombrables. » Que vienne ou s’apaise le tumulte, il n’y a rien à pardonner.

Philippe Rahmy, Monarques, éditions La Table Ronde.

@ crédit photographique : Ivo Van Hove, Les Damnés, d'après Luchino Visconti

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