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Blog littéraire.


Le chaos tout proche

Publié par olivier rachet sur 30 Décembre 2018, 22:26pm

   « Je prévois quelque chose de terrible. Le chaos tout proche. Tout est flux. » Ainsi s’exprimait Nietzsche que cite abondamment Bernard Stiegler dans son dernier essai Qu’appelle-t-on Panser ? Ce flux énergétique et ininterrompu, le philosophe le nomme pour sa part « entropie » : le devenir même de la technique se déroulant indépendamment des hommes, mais les asservissant aussi à sa logique comptable et se transformant alors en « anthropie ». Stiegler n’est pas avare de concepts, de ces bifurcations dans la possibilité de nommer ce qui nous arrive : « Tel est le devenir comme loi de l’univers : une irréversible et irrépressible dissipation de l’énergie, dont le problème est une nouvelle expérience du tragique, le pharmakon étant à la fois entropique et anti-entropique. » Il faut s’arrêter un instant – les gilets jaunes investissant les ronds-points des villes de province nous y invitent, eux qui savent mieux que n’importe quel comptable combien la libre circulation des capitaux et des marchandises, c’est-à-dire aussi bien des voitures, nous dépossède du Temps lui-même – sur cette fuite en avant communicationnelle d’une époque que Stiegler définit justement comme l’absence d’époque. Une époque absente à elle- même, qui s’absente dans un flux sans fin d’informations et de non- savoir. Ce n’est plus une simple coupure épistémologique à laquelle nous assistons. Ce n’est plus notre faculté même de savoir qui se trouve relancée par ce que paresseusement l’on continue de nommer, avec béatitude non sans abrutissement, les nouvelles technologies du numérique. Au spectaculaire intégré dont parlait Debord a succédé ce que Stiegler nomme « l’Anthropocène », soit « une ère géologique issue d’un tournant dans le processus d’exosomatisation, où la biosphère mute, devenant la technosphère. »

   Si le diagnostic est implacablement effrayant d’une humanité courant à sa perte, Stiegler n’en est pas pour autant un prophète de malheur. Après Heidegger, il se propose non d’explorer seulement ce qu’est penser, mais panser la vie : « montrer que penser est toujours prendre soin des rétentions tertiaires, qui sont toujours des pharmaka, tout à la fois donnant accès au monde et barrant cet accès ». Dans la disruption définit précisément ces questions de rétention : « La rétention primaire, y écrit Stiegler, constitue la matière de la perception, et donc du présent tel qu’il se présente, ce qui veut dire que le présent est un processus dynamique de présentation. La rétention secondaire est celle de la mémoire, c’est-à-dire du passé, de ce qui est absent et représenté par un processus dynamique d’imagination » ; la rétention tertiaire permettant quant à elle de « contrôler le jeu des rétentions primaires et secondaires. » C’est à Derrida que Stiegler emprunte cette notion de pharmakon désignant en grec ancien à la fois le poison et le remède, l’un étant consubstantiel à l’autre. Il ne s’agit donc pas de nier le devenir technologique aboutissant à terme à la disparition programmée de la planète et à l’extinction probable de l’espèce, mais bien au contraire de relancer une partie de dés toujours possible. Est-ce l’autre nom du désir, sans doute ? Encore faut-il savoir quel est notre principal adversaire. Là où le symbolique disparaît, le diabolique fait surface. Nietzsche, encore lui, le définissait en termes de nihilisme : « le nihilisme, renchérit Stiegler, comme dévaluation de toutes les valeurs est bien la réduction de toute valeur à sa moyenne ». Les horreurs économiques ne se contentent pas d’innerver le seul discours aujourd’hui audible, celui du calcul et des probabilités ayant réduit la démocratie à une logique comptable – « une gouvernementalité algorithmique » – et le savoir à une accumulation sans fond de non- savoirs ; elles constituent ce poison dont le remède ne réside sans doute que dans la persistance de ce que Stiegler nomme des « bifurcations », c’est-à-dire des ruptures poétiques ou philosophiques dans l’ordre même d’un régime qui n’est plus celui de la vérité, mais de son envers. Là où pullulent fake news, tweets vengeurs, post-vérité apocalyptique, réside aussi, comme le suggérait Hölderlin, ce qui sauve. Non un dieu, mais un glissement, un pli dans la possibilité même de nommer. La musique dont parlait Rimbaud, « virement des gouffres et choc des glaçons aux astres ». « Le savoir a été dissous, constate Stiegler, dans et par l’information devenue fonctionnellement technosphérique – l’information étant elle-même d’abord et avant tout calculable en ce qu’elle est d’abord et avant tout une marchandise ». À vendre ce que les Juifs n’ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n’ont goûté, ce qu’ignore l’amour maudit et la probité infernale des masses, ce que le temps ni la science n’ont pas à reconnaître. Une fois n’est pas coutume, pour ceux qui auront pris le temps de lire jusqu’au bout, conseil leur sera donné d’ouvrir Les Cahiers de Tinbad pour voir un peu comment cela se trame... On y panse, on y panse !

Bernard Stiegler, Qu’appelle-t-on Panser ? 1. L’immense régression, éditions Les Liens qui libèrent.

Crédit photographique : "Modern times" de Mounir Fatmi

Crédit photographique : "Modern times" de Mounir Fatmi

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