Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Il n'y a pas de rapport sexuel

Publié par olivier rachet sur 28 Janvier 2019, 18:09pm

« Au commencement était le sexe », écrivait Calaferte dans Septentrion. Au commencement du premier roman de Philippe Limon, une culotte maculée de sperme que le narrateur trouve au-dessus du panier à linge, mise en évidence, au retour d’un voyage en montagne pour y achever un essai sur le film de Bergman Scènes de la vie conjugale. Une pièce de lingerie à conviction ou à persuasion. Un petit caillou dans la vie d’un couple dont on pressent qu’il va finir par exploser en plein vol. Trois fois rien, quelques taches, un empâtement comme en peinture. Une culotte comme un linceul sur laquelle apparaît, non le visage christique de l’amant qu’on aimerait supplicier, mais une simple vision, obsédante car irreprésentable. Est-on trompé ou trahi ? Cette petite culotte signe-t-elle le début de la fin ou achève- t-elle une histoire qui n’arrivait plus à se relancer ? Le recommencement n’est-il pas le drame auquel tout couple finit toujours par être confronté ? Tout l’art du romancier est d’avoir choisi de rapporter indirectement une conversation nocturne qui finit dans les larmes et le renoncement. Aucune parole en prise directe avec une réalité qui, de toute façon, nous échappe. Ces personnages – à l’image du couple formé à l’écran par « Marianne / Liv Ullmann » et « Johan / Erland Josephson » dans le film de Bergman – naviguent entre esquives et faux pas. « Il n’y a pas de rapport sexuel », disait Lacan, juste des rapports de force. L’amour nous faussera toujours compagnie. L’écriture intervient ici comme une tentative de traquer les faux semblants d’une incompréhension que l’on découvre toujours trop tard. Les italiques, les parenthèses permettent, en vain pourtant, de revenir sur un inexorable délitement : « Ses (ces) réponses ne me convenaient ni ne me satisfaisaient », écrit ainsi le narrateur. À propos des souvenirs dont elle disait qu’ils occupaient son esprit, il ajoute ignorer « ce qu’elle entendait au juste par fréquemment » ou plus loin, hébété, il rapporte l’aveu terrifiant que la conversation n’est rien qu’une insupportable mise à mort : « je pouvais donc la battre et la frapper si ça me chantait – si ça me chantait – [...] ». Grand art que ce premier roman qui se présente comme un récit enchâssé, rapporté à un narrateur dont on ignore tout ; comme est enchâssé dans une des séquences du film de Bergman qui donne son titre à l’ouvrage, un insecte, mouche ou cafard, derrière le visage de Liv Ullmann lorsque son compagnon lui fait part de sa décision de divorcer. Cet insecte prisonnier de la prise de vue n’est-il pas le signe que le réel résiste toujours, tragiquement, à nos désirs ? L’amour est mort. Fondu au noir.

Philippe Limon, Scène de la vie conjugale, éditions Gallimard, Collection « L’Infini ».

@crédit photographique, "Clôture de l'amour", mise en scène de Pascal Rambert, théâtre de Gennevilliers.

@crédit photographique, "Clôture de l'amour", mise en scène de Pascal Rambert, théâtre de Gennevilliers.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents